Le téléphone de bakélite, par marie-claire

Quand je repense à mes distractions de petite fille je revois cet objet de bakélite noir, énorme, au bout d’un cordon long et lourd, tout aussi noir, posé sur le bureau de mon père.

Une sorte de molette barrait le cadran dépourvu de chiffres. Il fallait l’actionner trois à quatre fois puis attendre. Plus tard, une sonnerie retentissante emplissait la pièce. On décrochait pour entendre, à l’autre bout du fil, une opératrice noter le numéro demandé, estimer le temps d’attente, enregistrer notre confirmation, puis réclamer notre patience avant de « mettre en relation » selon l’expression alors usitée.

C’était une époque où la dame appartenait encore à l’administration des Postes. Quelle humanité dans les conversations qui accompagnaient parfois la commande !

Evelyne, la fille de la voisine, appartenait à cette cohorte et quand elle était de service au bout du fil elle prévenait souvent que la communication ne serait pas taxée, ce que maman notait « pour mémoire » sur le cahier d’appels. Nous avions alors ce petit privilège inattendu.

Notre maison était la seule du quartier à disposer de ce luxueux équipement. Cela nous valait l’intérêt de tout le voisinage, d’autant que maman était disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, toujours prête à rendre service, à écouter et accompagner les confidences, car bien sûr on téléphonait pour traiter de sujets graves, et non pour commenter la pluie ou le beau temps.

En fin de mois, les PTT envoyaient leur facture accompagnée de petits cartons bruns, un par communication, où figuraient manuscrits, le numéro appelé, la durée, et le prix, lequel dépendait du jour (plus cher en semaine) et de l’heure (moins cher en soirée).

J’adorais les trier, mettre de côté les nôtres, pointer les numéros sur le cahier. J’allais ensuite glisser ceux des voisins et amis dans leurs boites aux lettres en jouant au facteur. Pouvait commencer alors le défilé à la maison pour le règlement des notes, jumelé souvent à de nouveaux appels. Cela créait des liens …

Les vacances m’éloignaient du modernisme. Ma grand-mère ne téléphonait que pour annoncer les grandes nouvelles, bonnes ou mauvaises, ou convenir du jour de reprise de la gosse, en l’occurrence moi, à la fin de l’été.

Nous profitions alors du jour de marché pour monter jusqu’à la « Grand Poste ». Queue au guichet, ticket, attente parfois longue dans un hall bruyant et encombré avant d’entendre à la cantonade : Sens – cabine 3 !

 

Mémère se précipitait dans la cabine exigüe pour décrocher et parler à ma mère. L’oreille collée à l’écouteur, j’apprenais qu’il me resterait encore quatre jours, parfois cinq, à continuer à vivre en toute liberté avant de réintégrer les pénates. Nous étions riches de tout notre temps. Les heures d’arrivée et de départ étaient approximatives. Mais le jour dit était dit. Il n’y avait ni téléphone ni cabine dans le quartier où habitait ma grand-mère à Auxerre pour espérer modifier la donne.

C’était il y a un demi-siècle à peine …

 

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7 réflexions sur “Le téléphone de bakélite, par marie-claire

  1. J’aime beaucoup cette évocation attentive, précise, qui restitue avec tendresse les moments un peu lents passés à des relations humaines proches et tranquilles.
    Moi, je l’ai connu, mais déjà à cadran, et j’adorais numéroter, et entendre le petit bruit de la molette qui revenait à sa place initiale.

  2. Au fond, chaque objet est un monde…
    Pourtant, ce n’est surement pas de la même manière que chacun de nous.
    Notre monde nous est propre, alors que celui de l’objet, si disparu soit-il, demeure commun.
    Mon objet est un bien qui est un lien.

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