L’étui de cuir, par Lili

J’ai hérité d’un étui de cuir rouge qui a appartenu à ma mère. Il m’est extrêmement familier du plus loin que je me souvienne.
Elle l’avait acquis au début de son mariage, lorsqu’elle s’est installée en France : un de ses premiers achats ici.
Il est petit, carré, le cuir imite vaguement du crocodile, mais on devine facilement, à le voir, que ça n’en est pas. Enfin, peut-être que si, quand même.
Il est fermé avec une vraie fermeture éclair. La fine sangle de cuir, avec une boucle dorée sur le dessus de l’étui, façon valise, est uniquement décorative. Elle s’est un peu abimée au fil du temps, je me demande pourquoi (elle ne frottait sur rien qui ait pu l’user).
Dans trois des angles, inscrits dans le sens antihoraire, trois nom de villes : London, New York, Paris. Lu dans ce sens-là, je prononce dans ma tête « Pariss » et imagine de ce fait que la fabrication en est anglaise.
Me conforte dans cette idée la vignette London rouge sur fond rouge. New York est vert et Paris noir. Différents, donc. Images d’exotisme. Pour l’époque, Paris devait être un dépaysement pour un londonien.
En même temps, c’est une déduction étrange qui me vient là. Si on est londonien, London n’est évidemment pas une destination de voyage.
Le coin en haut à droite est vierge. Cela m’interroge : un manque d’inspiration subit ? pas d’autre ville que Paris pour associer aux deux villes principales où l’on parle anglais ? pas d’autres couleurs pouvant s’assortir au rouge ? un produit uniquement distribué dans ces trois pays ?
Moi, j’aurais rajouté Rio, c’est ce que je me dis. Rio, pour faire lointain, ça fait lointain, comme doit faire rêver un étui en forme de valise, invitation au voyage, même si on sait qu’on a entre les mains une valise « pour rire ».
A l’intérieur de l’étui, il y avait un réveil – je le sais, ma mère me l’a dit – mais il n’y est plus, il a été arraché. Par elle sans doute. Je n’ai pas su quand elle l’avait fait disparaître, ni pourquoi, je ne l’ai pas retrouvé – alors même que ma mère conservait absolument tout, comme les gens de sa génération – mais je me souviens du cadran, élégant, au design assez moderne pour l’époque : des chiffres romains en italique sur fond gris métallisé.
Pour moi, l’idée de réveil est totalement antinomique avec l’idée de vacances, même si je sais bien que, dans un voyage, il faut parfois l’heure, pour ne pas rater l’avion par exemple. Et que la catégorie « réveil de voyage » existe. De ceux que l’on protège à l’intérieur d’un écrin, pour que les cahots ne les atteignent pas.
A l’évocation de mes propres pérégrinations, ma mère, qui n’a jamais voyagé de sa vie – à part l’unique fois où elle a dû le faire, pour venir rejoindre mon père en France, à partir de son pays natal – avait une phrase de réponse, toujours la même, qu’elle prononçait en haussant les mains et les sourcils, pour souligner l’absurdité de la chose « Mais pourquoi FAUT-il qu’ils bougent ? » (accent tonique très marqué sur le « faut », comme s’il s’agissait d’une maladie non répertoriée, une pulsion névrotique du déplacement).
Elle marquait bien, ensuite, son inintérêt total pour une quelconque tentative d’évocation d’un ailleurs, quel qu’il soit – même (et surtout ?) de son pays natal.
Alors, pourquoi a-t-elle acheté ce réveil-là – qui a toujours trôné sur sa table de nuit – et pas un autre, moins nomade, plus casanier ?
Une autre chose m’étonne encore : ma mère n’a jamais aimé les couleurs vives, symbole pour elle de mauvais goût. Toute sa vie s’est déroulée entre blanc cassé, beige et marron. Un réveil rouge au milieu de tout cela était d’une incongruité parfaite.
Est-ce pour cela que j’ai toujours aimé cet objet, pour son caractère en quelque sorte déviant ?
Une idée me vient : ce réveil était peut-être, en définitive, un cadeau de mon père, une sorte de message subliminal à lui tout seul.Tellement subliminal qu’il n’a jamais été entendu…
Moi, j’en ai fait un étui à petits cailloux ramenés de Corse. Quand je l’ouvre, je ferme les yeux et je respire l’iode.
J’aime beaucoup cet objet.

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5 réflexions sur “L’étui de cuir, par Lili

  1. Vous pouvez retrouver ce texte, et d’autres (quelques chroniques sur la vie d’un prof, par exemple), sur mon blog bleufushia.wordpress.com, si vous êtes intéressés. Merci de votre lecture 🙂

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