Le violon, par Isabelle Hauchecorne

C’est un violon « entier », donc, de grande. Il m’a accompagnée six ans et je n’ai connu que lui. Pas de passage par le 1/4 ou le 1/2. C’était lui qu’il fallait, avec sa mentonnière un peu étroite qui me gênait après quelques exercices ; lui, avec sa corde de mi ( « Isabelle, on l’appelle la chanterelle ») qui me blessait les doigts au bout de quelques mesures suraigües, lui encore, avec son archet toujours rapidement  déplumé par des accords trop vigoureux… C’était lui enfin, avec son étui griffé et décoloré à force d’être promené à bout de bras, dans les rues d’Avranches.

Il a été le fil rouge de ces six années, de  jeudi en jeudi.

Mes plus beaux souvenirs, de ce passage de l’enfance vers l’adolescence, c’est lui.

Les trajets effectués avec ma petite soeur jusqu’à la maison où nous attendait M. Ponty, notre professeur de violon. M. Ponty et sa gentillesse moqueuse ( « Ce n’est pas parce qu’on a des hanches bien rondes qu’il faut s’appuyer dessus ! » ), M. Ponty m’apprenant avec émotion la naissance de sa petite fille chez son fils Jean- Luc  ; M. Ponty en chef de l’orchestre  municipal où je suis devenue la championne  de pizzicati que l’on entendait à peine mais quelle fierté lorsque je croisais le regard du chef ou celui de mon cousin Raymond qui y  jouait, lui, de la trompette ! La déception de M. Ponty lorsque je lui ai fait part de mon refus d’intégrer le conservatoire de Rouen – indolence de l’adolescence oblige ! L’émotion lorsqu’il m’a fallu jouer avec l’orchestre en public … Et puis, la récompense, quand avec ma soeur, au retour de nos leçons, nous nous arrêtions à la boulangerie afin d’y acheter la meringue rituelle !

A Rouen, M. Ponty n’était plus là, remplacé par une Madame « Couac » – surnom qui nous vengeait, ma soeur et moi, d’odieuses séances de solfège. La magie du violon a cessé d’opérer. Il a été remisé…

… jusqu’au jour où, pour mon petit neveu, le  passage d’un 3/4 à un violon « entier » s’avéra nécessaire. Je conduisis  l’ancêtre chez le meilleur luthier de Rouen, et là il fut toiletté, recollé, reverni. Je pus avec son soigneur évoquer en quelques mots la gloire passée du héros. Je retrouvai, l’espace d’un instant, la joie de promener cet étui qui vous catalogue immanquablement comme « violoniste » et je me plais, dès lors, à imaginer mon neveu glissant à trottinette sur les trottoirs de Paris, avec SON violon en bandoulière …

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3 réflexions sur “Le violon, par Isabelle Hauchecorne

  1. J’aime beaucoup cette belle et émouvante évocation d’un objet qui a accompagné ton enfance et ton adolescence. La relation privilégiée ne s’est pas éteinte et ton récit en offre un vibrant hommage.

  2. Bien sûr, cette photographie me touche : écho, rappel involontaire du violon de maman. La pauvre n’a pas plus que moi-même l’oreille musicale… Mais a appris à en jouer. Son père, pour l’encourager, tentait de réussir lui aussi les exercices exigés par le professeur de musique. Le papa et la fille se glissaient derrière une porte, jouaient, et ma grand-mère devait deviner s’il s’agissait de sa douée petite Elisabeth, ou si c’était Jean, qui tenait l’instrument. Tous les compliments, à ce test, s’adressaient à l’adulte ! Puis maman est devenue institutrice, elle a préparé sa leçon d’inspection. Elle devait apprendre une chanson toute simple à ses élèves sur les feuilles, l’automne. Elle s’est ingénument dit qu’accompagnée au violon, ce serait plus intéressant. Durant six mois, elle s’y est remise. Six mois pour amadouer pareil instrument, quelle naïveté de la part de ma mère ! Le jour de l’épreuve, l’inspecteur, très gentil, la voyant trembler de tous ses membres, et souhaitant sans doute épargner ses oreilles, l’a gentiment remerciée : « Ça ira comme cela, Mademoiselle B, vous les ferez chanter a cappella, reposez donc cet instrument… » Maman sourit encore à l’anecdote. Ces souvenirs familiaux et professionnels ne sont pas honteux, juste drôles. L’instrument dormait dans sa boîte, à la maison, tout en haut du grand placard, dans la chambre de mes parents, à côté du carton contenant la robe de mariée aux si nombreux boutons. M., la fille de mon frère aîné s’est essayée à la musique, par la suite. L’instrument n’était pas adapté (entier, quart, demi : je n’y connais rien !) : il fut vendu, afin d’en acheter un autre, au son moins disgracieux, ou plus approprié ? Ma nièce a rapidement arrêté la musique. Je regrette la disparition de cette trace familiale, même si je n’aurais jamais su en tirer le moindre son. Ce qui est magique c’est qu’au détour de ce musée, c’est comme si le violon de maman était là, dans son étui, son velours, ses parfums… Pas ses notes : en dehors des concerts auxquels j’ai assisté ici et là, le seul « vrai » violon dont j’ai entendu le crissement sordide fut celui de nos petits voisins, T et E, lorsque j’étais enfant. Surtout E. Un supplice ! Quelqu’un de leur famille avait été un grand musicien, à l’opéra de Paris (à la trompette, je crois ! Ou au cor : voyez le rapport !), aussi les parents espéraient-ils vraiment que leurs petits s’épanouissent dans cet art. Le printemps et l’été, fenêtres ouvertes, devenaient effroyable cauchemar. Heureusement, E. n’a pas tenu très longtemps au conservatoire de M. ou à l’école de musique de la ville d’H. Du côté de mon père, à vrai dire, c’était plutôt le piano, qui nous lorgnait : touches noires et ivoire. Mais là, c’est une autre histoire…

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