La lampe de chevet, par Chloé Galibert-Laîné

Je l’ai trouvée au fond du rayon « vaisselle » d’une obscure boutique de seconde main, à Vienne, en écartant deux piles d’assiettes un peu ébréchées – mais pas trop, sinon, qui en voudrait, non, juste ce qu’il faut pour montrer qu’elles en ont vu d’autres, le genre d’assiettes qui s’en laissent pas compter.

Un manche en bois brun, solide, sobrement sculpté, relié à un hideux petit câble jaunâtre qui semble crier « cache-moi sous la table, vite ! » ; et cet abat-jour en verre fumé, dissimulant plutôt mal que bien l’ampoule dont je constate, à moitié surprise, qu’elle fonctionne encore. Le verre est collé au bois par quatre petites pastilles dodues de scotch double-face, également réparties sur la circonférence. Je jette un oeil à l’étiquette : 4,34 €. Je me demande vaguement si les trente-quatre centimes correspondent au prix de l’ampoule ou au double-face, et avant même de m’en apercevoir, je trottine vers chez moi avec ma nouvelle lampe de chevet sous le bras.

Une fois la porte fermée, je procède à un examen plus approfondi. C’est pas tout, mais il ne s’agirait pas d’admettre n’importe quel objet auprès de mon lit, sait-on jamais, et s’il avait un passé trouble ? des antécédents criminels ? Bref, j’examine.

A l’évidence, le manche et l’abat-jour n’étaient pas faits l’un pour l’autre. J’imagine un abat-jour originel en tissu, peut-être des fleurs, avec une structure métallique. J’aime autant qu’il ait disparu. Peut-être est-il devenu la robe à corset d’une poupée, quelque part. Ou alors, il sert de chapeau à une dame très chic.

Ce cylindre de verre, quant à lui, devait faire partie d’un photophore. Peut-être y avait-il plusieurs cylindres. Le propriétaire était vieux, malade, mort, héritage, que faire du photophore, la famille se déchire. Drame. On décide de partager l’empire entre les héritiers, et paf, mon cylindre atterrit sur ce manche nu. De la flamme de la bougie à l’ampoule électrique, il perd plutôt au change, mais il n’a pas l’air de se plaindre. Peut-être que la cire, c’était pas son truc.

Il y a quelques éraflures. Rien de terrible: je doute que ce manche en bois ait jamais été utilisé comme massue. Peut-être fit-il tout au plus un jour office de gratte-dos.

Jusqu’ici, la lampe se tient comme il faut, sagement, sur ma table de nuit. Mais je l’ai à l’œil.

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