La clef sous terre, par Jérôme Lebrun

Il y a encore quelques mois, j’aurais pu photographier la clef de mon premier appartement (à laquelle était jointe une petite clé plate pour l’accès à l’immeuble, sans intérêt). Or, en juin dernier, grand ménage et travaux, j’ai débarrassé de l’appartement que nous habitons ma femme, ma fille et moi depuis dix ans, quelques kilos d’objets que je ne regrette toujours pas. Mais la clef, je l’ai enterrée dans la grande jardinière où pousse un figuier. 

Les clefs que vous voyez là sont d’autres clés   j’écrirai plutôt clés pour bien les distinguer de la clef dont je veux vous parler. Ces clés (que vous voyez) ont peu d’importance pour moi et, en l’occurrence, je ne les utilise pas : je n’ai aucune idée ce qu’elles ouvrent potentiellement. Simplement, par prudence et comme je ne sais les identifier, elles restent suspendues au porte-clés. 

La clef  celle dont je ne peux vous montrer de photographie parce qu’elle est enfouie dans deux mètres cubes de terre  est en fer, pas en laiton chromé ; son poids fait la différence. Quant à sa valeur… Si j’ai pu m’en séparer soudainement après l’avoir conservée vingt-quatre années, quelle valeur a-t-elle au juste ? 

Cette clef en fer, je l’ai utilisée entre octobre 1989 et juin 1990, le temps de ma première année d’études universitaires. J’ouvrais ma porte avec lorsque le mur de Berlin est tombé. Une porte qui, du reste, se serait ouverte d’un seul coup de pied. Au 55 rue de Charonne, cinquième (et dernier) étage porte face. Je me souviens de la sensation d’espace intérieur à la serrure quand la clef y entrait (le mécanisme fonctionnait toujours très bien). Si je peux parler de la clef au présent sans avoir l’impression de déraisonner complètement, je ne peux plus (depuis longtemps) faire de même avec sa porte, qui a été démontée en même temps que tout ce cinquième étage devenu un loft dans les mois qui ont suivi. 

Je l’ai gardée alors qu’elle n’avait plus de porte à ouvrir. Elle n’a pas toujours été accrochée au porte-clés des sept appartements suivants. Elle était quelquefois dans la boîte à outils, ou dans le tiroir d’un meuble de la cave. Je me souviens aussi de l’avoir sortie d’un carton dans lequel je rangeais photos et lettres. Un jour photos et lettres sont parties à la poubelle parce qu’elles comportaient des vérités manifestes et désormais gênantes. Mais la clef, je ne pouvais pas la déchirer. 

C’est une belle clef mnémonique, que je n’exhumerai pas.

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