Le portrait d’Edouard, par Michèle Didot

Une grande photographie sauvée des eaux trône à présent dans mon bureau. C’est un portrait en noir et blanc mâtiné de sépia et enfermé dans un cadre de bois travaillé. Il représente la preuve de l’existence d’un homme d’une vingtaine d’années  prénommé Edouard.

Je me plais à le contempler parfois avec une certaine attirance.

Enfant, quand déjà j’épluchais ce portrait, on me disait simplement:  « C’est ton grand-oncle Edouard, il a été tué au début de la guerre…. »

A mon grand regret, je n’ai pas pu le connaître. Il est depuis longtemps échappé de notre monde. La première guerre dite  14 – 18 avait décidé de l’emmener ailleurs pour toujours. Il a survécu longtemps dans le cœur et les pensées de ses proches ou amis. A présent, il n’existe plus pour personne. Plus de traces, aucune. Plus d’évocations, plus de regrets ni d’émotions. Plus de preuves de sa présence sur terre si ce n’est ce portrait devenu précieux.

Il pose avec assurance et arbore dignement sa tenue militaire. Sur son col monté, le numéro 147 apparaît : celui de son régiment d’infanterie. Son bras gauche exhibe un cor de chasse brodé sans doute, il est la preuve qu’il était un bon tireur et qu’il avait obtenu cet insigne pendant ses classes.

Le bas de son bras droit comporte deux bandes de tissus rajoutées : peut être avait il le grade de lieutenant ?

Deux fières épaulettes à franges lui donnent une belle stature et indiquent qu’il porte sa tenue de sortie. Sa main droite gantée enferme avec élégance l’autre gant clair de sa main gauche qui, elle, a décidé de se cacher dans le bas du dos : pose militaire souvent adoptée à l’époque. Sept boutons de laiton soulignent avec régularité et détermination la ligne de fermeture de sa vareuse foncée.

Mais l’élément rayonnant de ce portrait réside dans son visage car avec sa fixité, il défie le temps. Ses yeux miroirs surmontés de sourcils arqués et élégants révèlent qu’il est fier d’être soldat. Sa bouche masquée par une moustache effilée en deux parties reflétant ainsi parfaitement son époque, refuse de parler.

Sa participation à la guerre dite Grande allait lui donner l’indélicat surnom de Poilu.

Au dos de l’encadrement, on peut lire : « Société française de reproductions artistiques. Mon A. Chevalier, Th. Michel, Directeur. 9 Boulevard Pereire, Paris ( XVIIe ) » et puis : « Pour avoir un portrait semblable, il suffit de rappeler ce numéro d’ordre : C/285 ( au crayon ) ». Caduque, il nous nargue ce numéro. Plus jamais, il ne permettra de retirer le même portrait.

Edouard a sans doute été pris en photo par un professionnel qui passait dans les régiments avant la guerre. L’atelier de reproductions artistiques n’existe plus, comme lui, quoique… une entreprise d’arts graphiques siège actuellement à cette même adresse : clin d’œil du destin ?

 

 

 

 

 

 

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