La pipe, son étui et une alliance, par Anne Poiré

Ceci n’est pas une pipe

Comment séparer cette pipe ancienne, dans son étui de cuir, et l’alliance de mon arrière-grand-père, datant  du 18 août 1902, lorsqu’Ernest Reibel, menuisier, a épousé Anne Marie Buhler, mon arrière-grand-mère ? Maman aimait particulièrement le père de sa mère. En 1974, lorsque mon propre père, Robert Poiré, est mort, maman a cherché dans sa maison ce qui pourrait l’aider à supporter ce choc, cette solitude. Elle se retrouvait veuve, à 45 ans, foudroyée, avec sept enfants à nourrir, dont les derniers avaient 2, 4, 9 ans… Dans la boîte à bijoux, elle a retrouvé cette alliance, et s’est dit « Si mon grand-père a pu survivre à la maladie de sa femme, à ses fragilités, il saura m’aider à m’en sortir. » Elle a glissé à son annulaire droit l’alliance portée par Ernest. Né le 30 juin 1874, à Benfeld-Kerzfeld, en Alsace, dans le Bas-Rhin, mort à Metz le 10 novembre 1934, il représentait pour elle quelqu’un l’ayant précédée dans la vie, et ayant su rester « un homme debout », malgré l’adversité. Son alliance était bien trop grande pour Elisabeth Bolzinger Poiré. Maman l’a fait resserrer, pour compléter celle de son mariage, à la main gauche, et depuis, elle ne l’a plus quittée. La semaine dernière, en avril 2015, je suis allée passer quelques jours chez elle. L’alliance usée par le temps s’est brisée. « Tu risques de te blesser… tu devrais la faire réparer ou ne plus la porter. » Elle hésitait. C’est là qu’elle est allée chercher les autres souvenirs de son grand-père. Une paire de lunettes, et cette pipe, dans son étui de cuir.  Je me suis demandé si maman avait établi un lien entre cet objet personnel, et le cancer des poumons, généralisé, qui a emporté mon propre père, si jeune ? Lui aussi fumait. Et ses pipes font également partie des traces « précieuses » conservées en souvenir de lui. Comme cette autre pipe, au chardon brisé, avec la Croix de Lorraine, qui appartenait à l’oncle Émile, curé à Jouy aux Arches, avec son écusson de la Moselle, et son texte datant du début du XXe siècle, « Devoir » et « ‘Espoir », sculptés dans le bois. Moi qui ne fume plus, depuis longtemps, je me dis que dans notre famille, le tabac a causé bien des torts, abrégé bien des vies. S’agit-il d’objets à transmettre ? Maman m’a offert l’une des pipes de mon père, il y a des années. Elle se trouve à mes côtés, dans mon bureau. Je ne la photographierai pas pour cet e-musée de l’objet.

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7 réflexions sur “La pipe, son étui et une alliance, par Anne Poiré

  1. Peut-être un objet est-il toujours un peu fatal. Mais ils ont deux manières: certains objets rares nous tuent, tandis que tous les autres se moquent de notre mort, parce qu’elle n’est rien pour eux. Il y a cette injustice dans tout héritage: alors que l’ancêtre est décédé, tous ses objets sont intacts. S’ils pensaient, ils pourraient observer les héritiers en attendant leurs enfants…. Et dire que nous nous croyons propriétaire de nos objets! ils riraient bien, s’ils le savaient.

  2. J’aime beaucoup ce texte et tout ce qu’il évoque d’histoire familiale, de transmission matérielle et immatérielle…

  3. Je voudrais ajouter des « J’aime » à tous ces commentaires, qui me touchent, et la technique se rebiffe, s’oppose à mon désir ! Je le fais donc ici, verbalement. Merci à vous tous pour vos mots !

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