Le premier pas, de Dominique Cornet

 

Le hasard des étagères ne vous laisse qu’exceptionnellement à quai.

Michel Baglin

 

C’est étrange. On peut ressentir de la défiance d’abord : il ne plaît pas, n’engage pas. On se l’est procuré, on l’a acheté parfois. Souvent. Et il reste là, à ne rien faire, à ne pas être. Parce que si on ne l’ouvre pas, il n’existe pas. Oui, c’est étrange cette antipathie que l’on ressent parfois, presque de l’aversion, alors qu’on sait que l’on doit, enfin que l’on devrait. Parce qu’il ne s’agit pas de devoir : on n’est pas dans le devoir. Non, c’est autre chose. On le regarde, on l’observe, le remonte de deux étages pour qu’il nous importune de façon suffisante et qu’à un moment enfin… Ou au contraire on l’enfouit : plus souvent on le laisse enfouir sous la pile en se disant que là au moins, il ne nous reproche rien. Ou bien parce que c’est ainsi, bonne conscience, en ce moment on n’a pas le temps. Ce sera pour une nuit d’insomnie, ou pour les vacances. Et il reste là. Quelqu’un vous en parle : Ah oui, je me suis promis, mais tu sais ce que c’est, j’en ai tant qui attendent, des plus urgents. Et là, on se rend compte qu’on vient de dire une énormité, qu’il n’y a pas d’urgence qui prime sur une autre, que tous ne demandent qu’à être notre ami. À pénétrer notre vie. C’est peut-être cela qui n’allait pas : on n’avait pas envie de se laisser aller à mêler notre vie à la sienne. Parce que, on le sait bien, il n’est pas neutre. Rien n’est moins neutre, on part au front, on prend des risques. Et bien plus encore si le désamour venait à se confirmer.

Un jour, on ne sait pas pourquoi, cela devient une évidence, c’est lui… Et à ce moment-là, on ne se préoccupe plus ni de son aspect, ni de qui vous l’a conseillé. On se fiche de la première comme de la quatrième, et tout autant de la tranche ou de son caractère. On ouvre, franchit le seuil, avale les premières lignes et très vite les premières pages. Le plus souvent l’alchimie prend. Parce qu’on n’est pas en territoire totalement inconnu, que l’on connaît ses amis, cousins, frères. Car ils ont une ascendance, une fratrie, une lignée, des références communes avec. Des ennemis aussi. Et de toute façon, on s’en fiche, on l’habite, on y rencontre des amis, on y boit du vin chaud, on respire l’odeur de la cannelle, on a envie de passer la main dans ses cheveux, on aime ce blond vénitien, se révolte avec elle parce que d’évidence il ne la comprend pas. Bon dieu! Quel gourd! (Hé oui, pourquoi gourde n’aurait pas de masculin?) Ah, c’est vrai, nous sommes dans une position avantageuse par rapport à lui. Nous en savons, devinons plus que lui ne pourra jamais savoir ou deviner. Nous sommes en confidences.

Le lecteur, finalement, il n’a que des avantages

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Une réflexion sur “Le premier pas, de Dominique Cornet

  1. Il y a toujours ce livre, là, qui vous vise. Important, importun.
    Et puis il y a, tout autour, la danse de tous les autres,
    déplacés, reclassés, laissant des trous ou les bouchant.
    Cette danse du hasard cache mal le destin.
    Les livres ont la patience de l’éternité.

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