la lampe en fer forgé, d’Anne Poiré

Petite fille, elle me terrifiait. De fer forgé tout noir, soutenant un quasi vase ouvert, ni globe, ni cylindre, de verre ambré, elle éclairait – mal – le haut de la cage d’escalier, le « vestibule », comme disait maman, entre cuisine, salon et salle à manger. Peut-être mes peurs naissaient-elles de sa situation : le cœur battant, je la voyais en remontant du sous-sol, peuplé par quels fantômes ? Quand on est enfant, on s’invente des histoires, on masque ses angoisses par des déformations surprenantes. Maintenant que j’ai grandi, j’ai du mal à me l’expliquer : cette lampe se distordait, devenait grimaçante, un visage inquiétant apparaissait et le génie qui l’habitait me tirait peut-être même la langue.
Les adultes ne peuvent comprendre. Il m’arrivait de passer les yeux fermés, pour éviter de croiser le regard malveillant de l’homme, le lutin, le monstre qui habitait cette lampe. Redoutable hallucination ; divagation craintive, tremblante chimère, berlue épouvantée. 
Lorsque la maison de maman a été vidée, j’aurais pu décrocher la chaîne et emporter en souvenir ce luminaire rétro, soi-disant « vintage ». Je l’ai laissé au prochain propriétaire, étrange lanterne ouverte, non pas d’Aladin. Merveilleuse, pourtant : dans sa sobriété torsadée, la fillette que j’étais a pu imaginer mille simagrées – froncements de sourcils, dissimulations et mimiques sournoises, à moi seule évidentes. La femme que je suis devenue s’étonne de ne pas en retrouver trace. 
Je tiens désormais une jubilatoire revanche sur mes peurs enfantines : cette photographie déposée au musée immobilise cette suspension dans son état le plus normal, de lampe. Restez ainsi, fer forgé, verre jauni, poussière d’autrefois. Le génie, c’est moi désormais qui vais décider quand je le ferai sortir, et quel visage je vais lui octroyer. Finies les singeries malintentionnées, les rictus effroyables, les menaces subies. Seuls des sourires rassurants et des encouragements bienveillants sont à présent autorisés. 
Comme la réponse m’a semblé évidente lorsque j’ai lu « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » ! Qu’Alphonse de Lamartine me pardonne, et même Raymond Devos, son improbable successeur. Mais, franchement, faut-il être une lumière pour répondre à pareille question ? 

Anne Poiré

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