Vieilles reliures, de Bertrand Runtz

 

 Que pouvais-je avoir au juste en tête lorsque j’imaginais de mettre en scène cette photographie « à l’antique » ? Était-il question d’œdipe, entre mon père et moi ? Ce serait bien dans ma manière…

Vieilles reliures orig

 Quoi qu’il en soit, ce n’est que très récemment, ayant par hasard ressorti ce cliché du fond d’un tiroir, que j’en fais soudain avec stupeur une tout autre lecture. Car ces livres que nous pressons entre-nous, autant qu’ils nous séparent, sont loin d’être anodins.

  À une époque de sa vie, juste après la Seconde Guerre mondiale et une fois démobilisé, mon père a vécu en Afrique, dans la région de Grand-Bassam, occupant entre autres les fonctions de directeur d’une école professionnelle. C’est là que par désœuvrement, plutôt que véritable passion, et disposant à volonté de peaux de bêtes ainsi que du matériel nécessaire, il a entrepris de s’initier à la reliure, devenant bientôt expert dans le maniement du massicot et de la scie grecque.

  L’aboutissement de son travail est partiellement là. Tous ces volumes ont été reliés de sa main. Ce qui explique l’absence surprenante, pour quelqu’un de non averti, de titre et de nom d’auteur sur le dos. Il a fait l’impasse sur les gaufrages et les dorures, préférant leur garder cet aspect brut, primitif, plus conforme à sa tournure d’esprit, ses origines « modestes ».

  Ils sont superbes, avec leur patine africaine. Ils n’ont pas de prix à mes yeux. Pour rien au monde je ne m’en séparerais. Ces livres lui ressemblent. Si on ne fait pas l’effort de les forcer, il est impossible de savoir ce qui se cache sous la peau de cuir tannée de leur couverture. On en est réduit à toutes les conjectures, des plus heureuses aux plus pessimistes.

  Et n’y a-t-il pas là, précisément, l’illustration parfaite de notre relation intime, à mon père et moi, chacun de ces volumes comme les chapitres muets d’une histoire trop longtemps restée sans parole ? Tous les deux prisonniers de nos personnages, n’en finissant plus de butter sur la semelle d’acier de nos fers respectifs…

 

 

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