La Vierge espagnole, de Marie-Hélène Gauthier

Un été, dans le Gers, je m’étais rendue au château d’Augnax, qui avait été racheté par des antiquaires parisiens, et dont on parlait dans la région. Ce n’était qu’un but de promenade, mais j’avais arpenté le marché de Chatou depuis l’adolescence, acquis, lors de mes quinze ans, deux petits objets anciens, une statuette romantique, buste de femme en biscuit, et une boîte à bijoux en verre biseauté surmontée d’un médaillon représentant Venise, un fixé sous verre.

Nous habitions dans un appartement sans décor, meublé selon ces tendances des années 70 qui reviennent furieusement à la mode, parce que rien de définitif ne pouvait être installé, et que les déplacements au gré des mutations, souvent outre-mer, imposaient ce privilège du pratique qui semblait exclure l’esthétique que je devinais ailleurs.

Dans ce château, il y avait un recoin peu éclairé, surpeuplé, dévolu à la statuaire religieuse et, dans cet antre, une vierge espagnole du XIXème, qui a de suite ralenti l’inspection. Une forme de sévérité, soutenue par le ton très foncé du bois lourd dans lequel elle était sculptée, la sobriété des plis de la robe, mais surtout son regard inquiet, erratique, interrogatif et comme évadé d’absence.

Nous avions visité l’intégralité des pièces offertes à la visite, la partie commerçante de la demeure privée. Des meubles et objets de haute qualité, comme on n’en voyait pas encore si souvent dans la région. Un niveau d’ameublement, de décoration que je ne connaissais pas, et qui s’élevait haut hors de ma portée.

Nous étions presque repartis quand j’ai senti que je ne pouvais repartir comme ça, de suite. Il fallait revenir, une fois encore, et croiser ce regard qui ne voyait pas. Demander à prendre la statuette d’une trentaine de centimètres dans les mains, en éprouver la texture du bois, longer les plis qui l’animaient d’un faible mouvement. Et prise d’une audace que je serais amenée à répéter dans des circonstances semblables de découvertes d’objets qui plantent comme une griffe émotive, j’ai osé formuler la question du prix, qui pouvait renvoyer l’objet au fantasme relégué mais choyé.

Elle coûtait le tiers de mon salaire de normalienne, qui n’était pas à la hauteur de ceux d’aujourd’hui. J’étais en fin de licence. Il n’y avait pas d’augmentation prévue. C’était une pure folie. Mais quelque chose se levait en moi qui s’opposait à l’abandon. Je ne pouvais la laisser en arrière, il me fallait repartir de ce château en ne la lâchant pas. J’ai signé le chèque, qui allait rendre le mois plus prudent. C’était une folie, la première, la toute première, comme la première sensation d’une séparation impossible. Je l’ai tenue fièrement, timidement, sur les genoux, un peu sonnée de la décision indécidée, de ce mouvement qui était allé plus vite que moi mais ne s’était pas fait sans moi, et pourtant.

Quand je suis rentrée, je l’ai posée à l’angle droit de la table en bois sur laquelle je travaillais tous les matins, placée devant la fenêtre ouverte sur le jardin. Seul ornement, qui surplombait les livres, la trousse, les crayons et les carnets de notes. Je me suis assise alors tous les matins à cette même table mais tout avait changé. Cet unique objet, ce seul que je possédais en propre, et qui m’assurait d’une présence de beauté, et dans lequel j’ai puisé tout l’été une force de travail, sous l’accompagnement d’un regard silencieux qui ajoutait l’exhortation à son humilité, je m’en sentais riche. L’entrée dans le baume de l’esthétique. La beauté, la présence des objets qui habitent sans parler, donnent à vivre sans réclamer, et imposent de sentir juste un cran au-dessus.

Cette vierge espagnole n’est plus seule, elle se noie dans l’ensemble de tout ce qui est venu la rejoindre au fil des années, des brocantes visitées, d’un goût jamais démenti pour les choses du passé. Je l’oublie parfois. Mais quand je m’approche d’elle, munie d’un plumeau ou un chiffon de ménage, le mouvement n’est plus mécanique, et je suis pieusement renvoyée à ce qu’elle a inauguré. Elle sera toujours cette première fois, jamais dépassée.

 

 

Une réflexion sur “La Vierge espagnole, de Marie-Hélène Gauthier

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s