Le pavé de mai 68, de Sophie Carquain

Enfant, j’ai toujours entendu dire que j’étais la fille de mon père. Coupe courte, soupe-au-lait, garçon manqué, bref, la fille de son père. Je revois une photographie en noir et blanc, une de ces photos faites chez un photographe professionnel, avec flashes qui claquent et éblouissement à la clé, une photo sur laquelle nous figurons, nous, les trois sœurs.

Ma sœur aînée a les yeux très bleus, et des anglaises brunes bouclées au Babyliss, la petite est à croquer avec ses couettes et ses yeux comme deux pruneaux. Moi, j’ai mes incontournables lunettes en plastique, ma coupe de garçon, mon ADN paternel à fleur de regard.

Les années ont passé, mon père a pris sa retraite à 60 ans- j’en avais vingt. Ce jour là ému et triste, il a rapporté dans un petit casier les objets de sa vie du bureau- la machine à calculer qui déroulait son papier en crépitant, sur laquelle on adorait taper, quand nous venions religieusement lui rendre visite au bureau, le samedi.

Ce jour-là, frappant à ma porte, il sort du casier une lourde pierre.

Il ne peut retenir une larme, en tout cas, maintenant qu’il est parti, c’est ainsi que je l’imagine.

«C’est un pavé de mai 68. Il m’a semblé que ça te correspondait bien. Ton petit côté révolté». Il me l’a dit avec fierté, fier de ce que j’étais.

Ce jour-là, j’ai appris que cet homme de devoir avait « pressé les papiers », reçu les clients, négocié ses contrats, devant ce pavé révolutionnaire.

En mai 68, il avait 45 ans, mais 20 ans dans son cœur. Je sais bien de quel côté il se rangeait. Les années ont (encore) passé, les objets sont restés. Les objets et leurs secrets ceux qui se révèlent au fil des ans. Bien plus tard, car ces choses-là se taisent parfois jusqu’à la mort, j’ai appris qu’à vingt ans, pendant la guerre, ce jeune homme qui était mon père, avait participé à la Résistance, en contribuant à l’élaboration de fausses cartes d’identité au sein des FFI, Forces françaises de l’intérieur. Pourchassé par les Allemands, il avait même dû se cacher pendant six mois dans une ferme sous… de faux papiers.

Aujourd’hui, mon père a disparu, le pavé trône sur mon bureau, et je lis en lui tout ce qu’il veut bien me dire.

 

 

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