La chaise longue, de Nicolas Gouzy

« Va chercher la chaise longue pour Mamie !  »  Devoir d’été, comme casser des amandes pour l’apéro, casser des sarments pour la grillade, casser les pieds de mes parents par désœuvrement estival. Mais qu’est ce que j’aurais aimé en faire un fagot de cet engin du diable, la casser en morceaux, cette prouesse de designer sadique, cet élégant instrument de torture pour enfant de dix ans… Pas moyen ! J’allais donc vaillamment la décrocher de son piton où elle dormait pliée (la garce !) au mur d’un long couloir qui nous servait de cave. Souvent des araignées se prélassaient au frais sur le verso de la toile basque de l’assise. Il fallait les en chasser. Puis transporter au dehors ce monstre en bois lourd dont l’un des montants libres venait déjà me caresser les tibias. Mi traînant mi portant ce truc plus haut que moi et dont l’autre montant libre (celui du repose-pieds) m’avait mordu les doigts comme à son habitude, je choisissais l’endroit où monter cette Croix, à l’ombre des amandiers, au cœur de ce petit courant d’air qui soufflait « du marin » et où Mamie et son chien seraient bien. Venait ensuit la terrible épreuve du dépliage et du montage, sans plan, sans aide (ou, rarement, celle de l’épagneul breton de la famille), sans clé à pans et sans chocolat en guise de récompense. Ma hantise ! Ce meuble de confort, ce symbole du farniente immobile et des croisières lentes mais aussi cet accessoire des cures thermales et du Tour de France, m’attendait au tournant ! J’allais en vaincre la perversité, triompher de sa malignité, comme à chaque fois, finir brillamment par caler le ballant libre et les accoudoirs mobiles dans les rainures crantées, en position semi allongée (cran deux à partir du bas). Puis j’époussetterais la toile aux couleurs fatiguées par de nombreux étés pour que Mamie s’y sente tout à fait à son aise, avec son vieux chien roulé en boule sur le repose-pieds. Mais après tous ces efforts, j’y posais un instant mes fesses, un rien suant, un rien vainqueur, je tortillais un peu du croupion dans le creux de la toile détendue pour en caler l’assise et les pieds dans l’herbe rase et montrer à la chaise diabolique qui en était désormais le maître. Ce soir il faudrait la ranger et elle se vengerait, la garce !

Publicités

Une réflexion sur “La chaise longue, de Nicolas Gouzy

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s