La fenêtre, par Camille Salèse

Je veux regarder à ton travers mais je ne vois que toi. Il n’y a rien derrière toi, rien sauf ce que tu m’empêches de voir. Avant, je voyais derrière toi les murs, les fenêtres des autres, les toits. J’imaginais les vies des mes vis-à-vis en apercevant quelques-uns de leurs objets ; une bouilloire, un ordinateur, une lampe de bureau, des rideaux. Mais je ne vois plus à ton travers. Je sais, ou du moins je continue d’imaginer qu’il y a bien de la vie dans tout ce que tu caches, mais tu me prives de toute la réalité de l’extérieur, et pour cela je t’en veux. Je savais que je te détesterai la première fois que je t’ai vue, et que je me suis demandé à quoi tu pourrais bien me servir, sale et vétuste comme tu étais – comme tu ne sais jamais cesser d’être. Penchée vers l’avant, penchée vers moi, tu fais semblant de me recouvrir, de me protéger, mais tu n’en fais rien. Je n’ai jamais eu aussi froid que dans ce havre que tu prétends fermer. Le vent te traverse, la nuit, le jour. La pluie, de laquelle tu ne me protèges qu’à moitié, te heurte si fort que je ne peux jamais dormir. Les voix au dehors, le bruit des ambulances, les voisins qui hurlent, qui se disputent – « dégage, reviens jamais » puis il revient toujours – les enfants qui s’extasient, se chamaillent, qui font toujours un vacarme monstrueux, tu laisses tout me parvenir. De quoi es-tu faite pour être si vaine ? Ton corps est si fin que j’ai peur que tu te brises à chaque intempérie, à chaque bourrasque. Ton contour si fragile, inadapté à sa fonction. Et j’ai vu il y a quelque jour le début de ton infection, une nouvelle forme de vie, les moisissures qui commencent à te ronger. Et j’ai peur que tu me rendes malade. Je vois en toi une volonté ouverte de nuire, de me nuire. Je vois en toi un affront d’ordre politique, que tout le monde n’a pas droit à un toit sain et protecteur, que tout le monde n’a pas droit à l’isolation, à la chaleur, au silence. Quel prix faudrait-il mettre pour ce luxe ? Tu ne sais pas comme tu me fais honte. Je me souviens, alors que j’allais emménager, lorsque mon père a dit à l’agent immobilier « vous supporteriez ça chez vous ? » en te pointant du doigt, qu’elle a répondu « non, pas chez moi, bien sûr », l’air de rien, comme si elle n’était pas  en train d’admettre que je ne méritais en aucun cas aussi bien qu’elle, que, moi, je méritais bien le froid, l’humidité, le bruit et la moisissure. Et il y a maintenant six mois que je côtoie, et je ne peux plus voir à ton travers tant je suis obsédée par tout ce que tu impliques. Il n’y a rien de rationnel à haïr un objet avec tant d’obsession, mais je hais tout ce que tu sous-entends. Et je me rends compte en écrivant que je suis excessive, mais je t’en accuse. Je suis trop fatiguée de ton vacarme pour ne pas te détester, et je serai irrationnelle tant que j’aurai froid.

 

Camille Salèse

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