La lettre, de Natasa Sredojevic

J’ai appris très jeune à ne pas m’attacher aux objets. J’ai déménagé cinq fois dans les huit premières années de ma vie. Et ce n’était pas fini. Dans ces déménagements je perdais régulièrement mes affaires : des jouets, des vêtements, des bijoux, des cadeaux que l’on m’a offerts… La dernière fois que j’ai déménagé, j’ai traversé deux mille kilomètres. Je n’ai pris qu’une valise que j’ai remplie de livres, de cahiers et d’habits. Je n’ai pas beaucoup pensé aux choses que je n’avais pas prises. Aujourd’hui je ne me souviens pas de ces objets que j’avais et qui seraient restés. À part quelques livres; ceux de chansons pour enfants, des premiers albums, des romans pour ados… Et pourtant, j’étais dans cette maison, j’y ai vécu, j’y passais mes journées, j’achetais des choses, on m’en offrait, mais elles n’existent pas dans mes souvenirs. Elles n’existent plus en tout cas.

Sauf un objet, un seul. Sans lui, tout aurait été différent. Peut-être que j’ai fait de la place dans mes souvenirs pour cette chose unique : juste une lettre, écrite quand j’avais huit ou neuf  ans. Ma lettre.

Dans ce que les gens appellent les moments difficiles, elle m’a aidée. Elle m’a encouragée à suivre mes rêves, à aimer, m’aimer, à continuer… Face à un problème, elle a su me dire « les choses s’amélioreront ». Et effectivement, c’était le cas. Lire cette lettre a enlevé un poids de mes épaules, ça m’a libérée. Quelques mots ont su rajouter du sens à mes journées, à répondre à mes questions. Je découvrais toujours quelque chose de nouveau. Un souvenir, un message, un espoir qui n’était pas là la fois précédente. Le plus important je pense, c’est qu’elle m’a rappelé que j’avais un devoir envers moi-même. Le devoir de garder ma vie et d’en faire quelque chose de beau. Je n’aurais jamais imaginé qu’un objet aurait ce pouvoir.

Bien-sûr, j’ai voulu instinctivement préserver la puissance des mots écrits, et c’est pourquoi je n’ai ouvert cette lettre que trois fois. Si on sait qu’une chose importante n’est pas disponible à tout moment, on essaie de la garder en mémoire. Alors, j’essayais de garder la puissance des mots et leur énergie dans les cellules de mon corps. Ce ne sont donc pas tant les mots qui sont restés dans ma mémoire, mais les sentiments que j’avais en les lisant. C’est cette énergie du renouveau, de l’espoir qui envahit mon corps. Je n’aurais pas fait le même chemin et je n’aurais pas fait les mêmes choix sans cette lettre.C’est une lettre d’amour. Parce que, qu’est-ce que l’amour s’il ne réveille pas la vie qui est en nous ?

Voici la lettre que je me suis écrite à l’âge de huit ou neuf ans :

« Je suis assise sur ma terrasse, j’ai un peu pleuré tout à l’heure. Ça fait du bien en vrai. S’il te plaît, promets moi que les choses seront meilleures quand je serai grande. Je crois en toi, même s’il n’y a plus trop d’espoir par ici…Je crois en toi, en ta capacité à créer quelque chose de beau. Comme ce chrysanthème qui était presque mort et que j’ai réussi à sauver quand je l’ai mis sur la terrasse, au soleil. Sauve moi ».

 

Natasa Sredojevic

4 réflexions sur “La lettre, de Natasa Sredojevic

  1. Quelle magnifique émotion. Merci de ce partage. Oui, les mots sauvent. Vous vous sauvez encore en nous offrant ce magnifique texte. Vous nous sauvez à vos côtés…

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