La sonnette du 43 rue de Thionville, d’Anne Poiré

Quand j’en ai montré la photo à maman, en lui annonçant que j’allais la déposer à L’e-musée de l’objet, elle a sursauté : « Eh bien, elle n’est plus très propre ! » Est-ce étonnant ? La sonnette du 43 rue de Thionville a dû être installée au printemps 1969. Plus d’un demi-siècle plus tard, elle indique toujours le prénom de papa, notre nom. L’encre noire marquée par la rouille du temps constitue un bref échantillon – touchant – de l’écriture de maman, s’efforçant d’être lisible. Le cadre martelé a dû être bricolé par elle. Elle avait embelli de la sorte les poignées de portes, à l’étage, avec des grappes de raisin, des blasons, des feuillages savamment dessinés sur de l’étain repoussé. C’est ma grand-mère paternelle, Marguerite, la Mamie, qui lui en avait appris la technique. Lorsque j’ai quitté pour la dernière fois la maison qui vient d’être vendue, j’ai fixé, la gorge serrée, cette inoubliable sonnette, tant de fois vue, souvent sans m’y arrêter vraiment. J’ai tintinnabulé, pendant des années, hardiment, lorsque j’arrivais, pour manifester ma joie des retrouvailles et annoncer ma venue, lorsque maman n’avait pas anticipé, accouru au bas de l’escalier, et volé jusqu’au trottoir, pour nous recevoir en pantoufles, les bras ouverts. En attendant qu’elle arrive, tous ses amis, si nombreux, de différentes générations et d’horizons divers, ont également appuyé sur le bouton, tout en admirant les branches de sapin, les sabots lorrains revitalisés, rehaussés par elle en peinture paysanne, le cœur en osier glissé contre la porte en bois vitrée, la grosse bougie choisie pour « faire joli », ou la composition florale du moment, œufs de Pâques, feuillages d’automne… Décors d’hospitalité, modifiés par ses soins, au gré des saisons, afin de dire bonjour, accueillir au mieux. Forcément, le nouveau propriétaire va la changer, cette vieille sonnette d’un autre temps. Son premier geste sera d’apposer son identité personnelle, et c’est normal, afin de prendre possession des lieux. Mais ce grelot rouillé, mangé par le temps, au timbre inimitable, est gravé pour toujours dans toutes les fibres de mon corps. Il carillonne joyeusement, il sent bon l’enfance, l’arrivée du Père Noël ; il fleure aussi l’adolescence, l’âge adulte, la tendresse partagée : une vie de bonheur. Juste à côté, sur la droite, une sobre plaque de terre cuite avait été offerte par L. W. à la mort de papa. Elle indique le prénom de maman, suivi de celui – abondante rimbambelle ! – de ses sept enfants. Elle se termine par ce magnifique élargissement au reste du monde : « et tous les autres », suivi de points de suspension imaginaires, encore plus ouverts, incluant l’Inconnu, la ou le nouvel ami potentiel, la bouche à nourrir, l’âme en peine, à accueillir, rasséréner et soutenir. Ce joli souvenir – concret – est heureusement conservé dans la chambre de l’EHPAD où maman est installée depuis le 2 juillet. On frappe désormais à sa porte. Plus de drelin drelin. Juste dans l’imaginaire « tire la chevillette et la Bobette cherra ». Oui, pas la « bobinette ». Papa – Boby – appelait ainsi maman, sa « Bobette », et nous étions alors leurs tendres « Bobichonnets ». « Tire la chevillette et la bob(in)ette cherra ». Le loup du grand âge est passé par là, mais la litanie familiale, amicale – « et tous les autres » -, continuera longtemps, je l’espère à entourer, réconforter, protéger ma maman. 

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