Le Bouddha d’Élisabeth Fagois

J’aménageais mes nouveaux bureaux rue de Saintonge dans le Marais à Paris, et j’avais fait venir une jeune amie bricoleuse pour installer des étagères, elle m’offrit en arrivant, en guise de porte-bonheur un petit Bouddha tibétain en ivoire qui semblait sourire derrière une grande moustache qui lui servait aussi de barbe.

Il fallait que je fasse un vœu,  je le posais sur le haut de mon ordinateur et l’orientais vers la porte d’entrée en souhaitant la prospérité à mon entreprise.

Au bout de quelques mois, les affaires étant bonnes, je décidais de l’orienter en direction du ciel que j’apercevais au-dessus des toits en disant «  que le ciel décide d’un heureux événement ».

 

Quelque temps plus tard une association s’installait au rez-de-chaussée dans le local de Joël l’ancien artisan argentier, donnant sur la cour, elle s’appelait «  Compassion », ses membres très jeunes préparaient la venue du Dalaï Lama à Paris.

Liliane A. faisait partie du panel de consommateurs que j’avais constitué pour organiser des groupes de discussion. Retraitée, elle consacrait sa vie à placer des animaux malades ou en fin de vie auprès de familles d’accueil.

Elle possédait elle-même deux chiens, deux chats et des oiseaux dont un Perroquet très amusant qui répondait au téléphone. Souvent elle me relançait pour que j’adopte un de ses protégés, mais je lui avais fait comprendre que je préférais un jeune chien plutôt qu’un vieillard aveugle ou sourd…  Elle m’appela très peu de temps après l’arrivée de «  Compassion », en me proposant d’adopter un chien de la race «  Shih Tsu » qui avait deux  mois, un des fils de la chienne de sa voisine.

Je ne connaissais pas cette race-là. Je me suis un peu documentée : je trouvais qu’ils avaient de jolis gros yeux au regard profond et un peu humain.

Le dimanche qui suivit je suis allée chercher ce petit chien en banlieue, il était tout petit, noir et blanc, très vif, très gai … effectivement ce regard profond…

Un bébé chien un peu gênant de maturité.

Je l’ai emporté dans son sac très vite, comme une fuite, de peur que Liliane A. change d’avis, un bonheur inattendu ou plutôt tard venu, un souhait de petite fille …

Je l’appelais Théo, c’était l’année des prénoms en T.

Théo est entré dans ma vie et je l’ai adoré, c’était un être extraordinaire comme j’en ai rarement rencontré, savant, je ne lui ai rien appris, il devançait mes velléités  d’apprentissage à son égard, c’est moi qui le suivais, il savait très bien se faire comprendre et était très têtu ou se mettait en colère si je n’obéissais pas.

Il s’en allait souvent tout seul dans le quartier du Marais où il était connu car il attendait que le feu soit rouge pour traverser, et c’était le seul chien aux alentours qui pissait dans le caniveau, nulle part ailleurs … j’avais les félicitations du jury, pourtant je n’y étais pour rien … il revenait de ses fugues comme si de rien n’était … il aboyait pour que je lui ouvre la porte, mais en général elle restait ouverte, j’avais pris l’habitude.

Il a disparu une fois pendant six  jours, j’ai cru l’avoir perdu définitivement, mais je l’ai retrouvé dans un chenil à 80 km de Paris. Je ne saurai jamais ce qu’il lui était arrivé.

Il était devenu la coqueluche de mes clients et des consommateurs qui le réclamaient dès leur arrivée, il restait sur leurs genoux pendant les heures de réunions et lui, «  cabotin », «  coq en pâte », se laissait caresser en me regardant pour me rendre jalouse.

 

Ce fut seulement quelques semaines plus tard, après son arrivée dans ma vie que j’ai réalisé que Théo ressemblait au Bouddha tourné vers le ciel.

Qu’il était tibétain comme lui, les mêmes yeux, les mêmes moustaches tombantes, le regard narquois qui plonge au-dedans de l’âme et du cœur.

Les Shih Tsu sont les chiens qui gardaient le temple du Dalaï Lama.

On dit aussi que les ShihTzu sont la réincarnation de prêtres Bouddhistes têtus, libres et défroqués …

J’ai compris alors que mon vœu avait été exaucé, le ciel avait envoyé un cadeau, quelque-chose avait circulé entre la cour de mon immeuble, le Dalaï Lama, le Bouddha et mon désir très ancien de l’enfance, d’avoir un petit chien.

Une incroyable histoire !

 

Deux ans plus tard, est né mon petit fils et entre eux deux s’est noué un tel lien que tout le monde disait que c’était comme deux frères …

 

Théo a vécu seize ans.

J’ai toujours mon petit Bouddha porte-bonheur, il est actuellement tourné vers le ciel au dessus des toits mais dans un autre quartier, je n’ai pas renouvelé de vœu, quelquefois je me dis en le regardant : « Si seulement Théo revenait ! » … mais il ne peut revenir puisqu’il n’est jamais parti,  il est là dans cette figurine apparemment inanimée mais moi je sais qu’elle est inspirée du ciel du Tibet.

 

Élisabeth Fagois

 

 

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