Mug, par Alain Kewes

Ce n’est ni le premier ni le préféré. Mais à chaque instant marquant de ma vie, ou plutôt juste avant ou juste après chaque instant marquant de ma vie, il y a un mug de café, à commencer par celui du matin qui recrée le monde, le temps, l’histoire, inexorable comme le rocher de Sisyphe. En faïence, plus ou moins décoré, plus ou moins original,il dure six mois ou dix ans. Il finit toujours par se casser, parfois par ébréchures successives, éclats qui sont comme les marques des jours qui passent pour le naufragé, parfois d’un coup, une inattention, un mauvais geste et voilà, c’est fini. Un mug a refusé de m’accompagner dans mon déménagement, n’a pas supporté le voyage, me contraignant (l’a-t-il fait exprès ?) au bonheur de commencer une nouvelle vie, avec un autre. Quoi qu’il en soit, le mug du moment est fidèle. Il est sur mon bureau tandis que je travaille, chaud et odorant, vide ou – c’est souvent – à moitié vide et froid. Mais présent. Sa présence m’est un repère, témoin attentif. L’hiver, il réchauffe mes doigts enroulés en corole sur lui ; il se niche dans ma paume quand je me tiens debout à la fenêtre, regardant tomber la neige, la pluie au-dehors. L’été, il s’abrite sous le parasol, près d’un livre ouvert, d’un cendrier inutile, et sourit de me voir somnolent, bercé par le chant d’un oiseau, la brise ébouriffant un buisson. Il est le dernier que j’abandonne, nerveux mais résolu, avant de sortir, le premier à me demander au retour comment ça s’est passé, à écouter le récit fanfaron de mes exploits ou mes jérémiades. Plusieurs de mes mugs ont été des cadeaux et me parlaient de celui, de celle, qui me l’avait offert. Mais tous me parlaient aussi, me parleront toujours, de ces après-midis de papotages de ma mère, de mes tantes, auxquels je ne comprenais pas grand-chose, le mariage d’un cousin, la mort d’un voisin, une recette, un truc pour enlever les taches de gras, le bruit du monde. Et moi, jouant aux Légo, complétant un puzzle, dessinant, entouré de mugs éternellement bienveillants.

Alain Kewes

2 réflexions sur “Mug, par Alain Kewes

  1. Le mot « mug » est entré dans ma vie très tard : j’étais adulte, déjà. Je me suis rendue en Angleterre, à Londres, il y a une trentaine d’années, et je me souviens de cette femme qui m’a annoncé qu’elle en ramènerait un : elle en faisait collection. Elle a dû m’expliquer ce que c’était. Jusque-là, je ne connaissais que les « tasses » ou les « bols ». Ces formes typiques n’étaient alors sans doute pas vraiment répandues en France. Il est vrai aussi que je ne bois pas de café. Je me souviens pourtant des services en porcelaine de Limoges de mes grands-parents, très différents, l’un à liseré doré, l’autre à fleurs, le premier plutôt blanc, l’autre coloré. Maman, qui en avait hérité, tenait beaucoup à eux. Mais, comme nous étions sept enfants, ils ont fini plus que dépareillés : remplacés peu à peu par de plus solides mais tout aussi éphémères mugs. Et maintenant, à partir de nos tableaux, des mugs colorés, pétillants, résistants, le motif reprenant celui de nos œuvres, à Patrick et moi, viennent compléter la panoplie, entrant dans d’autres maisons, au-delà de la nôtre. Sans doute en prenons-nous plus soin : je n’en ai encore cassé aucun !

  2. Tisanes ou crayons, le mug contient tout ce qu’on lui a donné. Et s’il se tait, c’est pour laisser parler ce qui ne se dit pas. Vide ou plein, il est heureux d’être là, tout près, fidèle au temps qui passe, dans la cafetière..

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