Blaireau, par Bertrand Runtz

Chaque matin, après le passage éclair de l’infirmière, je me charge d’aider mon père pour les finitions de sa toilette. Je l’aide à retrouver son chemin dans l’embrouillamini de son corps. Désormais, les gestes les plus familiers lui glissent entre les doigts. Il me faut tout reprendre à zéro avec lui. Dans le détail. Sans m’énerver. Parfaitement conscient que tôt ou tard, même cela ne sera plus possible…

Planté devant le miroir de sa salle de bain, je lui montre pour la énième fois comment user de la brosse à dent. L’autre jour, au lieu de se frotter avec, il la mordillait, sans grande efficacité. Pour le rasage, c’est davantage délicat. À plus d’un titre.

Il y a trente cinq ans de cela, alors que je me trouvais à la charnière de ma vie, entre le duvet de l’enfance et la barbe bleue des nuits sans sommeil, c’est précisément lui qui m’a enseigné de quelle manière pratiquer. Depuis, je m’y conforme scrupuleusement, non sans afféterie.

Comme lui, je continue encore à utiliser un blaireau et un bol à raser, « à l’ancienne », au lieu d’une simple bombe de gel. Je refais les mêmes gestes, barattant vigoureusement le savon pour obtenir une mousse légère à l’aide du blaireau passé au préalable sous un filet d’eau tiède. Chaque matin, c’est un peu sa main qui traque les derniers résidus de savon dans le creux de ma fossette…

Tandis qu’aujourd’hui, c’est à moi qu’il revient de nouer autour des chairs flasques de son cou la serviette de bain, Je dois lui remontrer comment prendre de l’eau en coupe dans le creux de ses paumes jointes et qu’importe s’il m’asperge au passage. Je le guide pour étaler la mousse. Le blaireau lui chatouille le nez. Je me retiens de rire. J’en rajoute un peu, un petit chapeau de mousse sur le bout du nez, un éphémère nuage qui passe dans le grand ciel vide de ses yeux.

Toc toc : y-a quelqu’un ? Mais ça n’amuse que moi. Y-a plus personne à la maison. Tant pis, il faut bien continuer.

Peu à peu son visage s’efface sous l’avalanche de savon frais.

Pour le rasoir, je l’incite à commencer par les joues, le péril y est moins grand. Je me tiens néanmoins prêt à intervenir. Attention ! Doucement…

Parfois, comme ce matin, il se débrouille plutôt pas mal. Il s’applique avec une évidente bonne volonté. Il veut me faire plaisir. À tel point que quelques secondes, je me prends à rêver que je vais peut-être retrouver mon père, tout beau tout neuf, fringant vieillard à la joue lisse et parfumée sous l’écume vaporeuse, avec sa tête d’avant. Toute sa tête. Ce serait tellement merveilleux. Mais évidemment non. L’avenir est derrière nous, je le sais bien.

Je regarde le siphon du lavabo emporter dans un tourbillon indifférent les traînées de mousse souillées de poils. Et quelque chose de mon cœur avec. Dans le trou noir. Un dernier glouglou.

– C’est bien papa, bravo ! Te voilà tout beau tout propre…

Je l’encourage, en essayant d’avoir l’air joyeux. La journée ne fait que commencer.

Une de plus, une de moins.

Bertrand Runtz

https://bertrandruntz.com/

6 réflexions sur “Blaireau, par Bertrand Runtz

  1. Effets de miroir : qui regarde l’autre, le père ? ou le fils, qui enseigne au père les gestes qu’il a appris de lui ? et dont la mémoire un peu floue s’éloigne au second plan…

  2. Très touchée par ce beau récit du quotidien avec cet objet de transition.
    L’amour est présent dans chacun de vos mots.
    Ils remettent en bonne place ce que nous sommes et serons.
    Merci.
    Votre papa a beaucoup de chance.
    Monique Bouzou

  3. Magnifique émotion, dans ce lien, tendre, inébranlable, entre père et fils. Vos mots font frissonner, et comme la personne juste avant moi, j’ai envie de vous dire que « votre papa a beaucoup de chance ». Certes. Mais vous aussi, sans doute, avez eu également beaucoup de chance d’avoir un tel papa pour qu’il fasse de vous l’homme que vous êtes devenu.

  4. Très touchée par ce petit moment partagé avec votre père. Très joliment écrit. Votre père vous a transmis le respect et la délicatesse et a fait de vous une belle personne . Comme c’est dur de voir les personnes que l’on aime disparaître tout doucement de notre vie terrestre.

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