La bouilloire et son pot à lait, par Marilyse Leroux

Après trente ans de dépôts, c’est classique, on renouvelle sa déco. On désencombre. Exit la table en merisier massif made in Camif, le buffet mémère qui croule sous la vaisselle, le vase cucul la praline acquis un jour d’égarement, le gadget kermesse aussi laid qu’inutile, on veut du contemporain, du pur, du design− à défaut,du vintage, du vrai. Intemporel si possible.

De mon dernier chambardement, j’ai conservé peu d’objets. Parmi les survivants figurent une bouilloire et son pot à lait en cuivre tout droit sortis du XIXe siècle, un héritage familial sauvé du recyclage. Pourquoi ? Parce qu’à l’époque c’est moi qui les ai exhumés de l’ère carbonifère où ils croupissaient lamentablement. Et ce ne fut pas une mince affaire pour mes petits bras de neuf ans ! Il fallut beaucoup d’heures, beaucoup de chiffons et beaucoup d’huile de coude pour que je les voie rutiler au soleil. Il faut dire que, très lourds, rétamés aux entournures, ils avaient vaillamment officié sur des feux de bois à l’ancienne, trépied et compagnie, d’où leur état peau de radis noir. Mon père les avait troqués contre quoi, je ne sais pas, quelques menus billets ou services sans doute. Leur propriétaire, un homme haut en couleurs, « un de la haute » désargenté, disait-on dans le village, ermitait dans une roulotte au creux d’un vallon entouré d’un « fourbi » inextricable, une manne pour la petite curieuse que j’étais si je n’avais pas été si froussarde. Je me souviens juste de sa silhouette dégingandée, jambes écartées sur sa vieille mobylette, et de ses hublots d’aviateur. Et surtout de cette caractéristique qui me faisait frémir d’horreur : « Il mange des hérissons. »

Le hasard a voulu que, quinze ans plus tard, chez un brocanteur de la campagne normande, j’achète avec mon premier salaire une table ronde à un quasi-sosie de ce mangeur de hérissons, meuble disparu lui aussi dans le dernier remue-ménage. Comme quoi, l’histoire se répète plus vite qu’on ne croit. Je me revois encore négocier l’affaire avec l’énergumène, sa gibecière crasseuse avachie sur le zinc, l’odeur d’un ragout peu ragoutant entre les narines.

Cette bouilloire et son inséparable petit pot à lait,dignes des plus fins bullirophiles, trônent aujourd’hui côte à côte dans ma cuisine sur une enfilade dernier cri. Je les regarde se patiner doucettement, je les repositionne de quelques centimètres afin qu’ils savourent à plein leur gloire retrouvée, tandis que le gentil hérisson, fraîchement sauvé des aléas de la route, se carapate pépère sous les feuilles mortes de mon jardin.

Marilyse Leroux

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