La graine de Wawa, par Emmanuelle Favier


D’une belle teinte de cuir sombre, d’un brillant lie-de-vin qui appelle la joue, poli comme un galet par les moussons, en forme de cœur ou à peu près : c’est un petit objet doux et lisse, plat et rond, que je conserve sur une étagère de mon bureau depuis plus de quinze ans. Il m’a plu avant que je ne connaisse son histoire, sa symbolique et les pouvoirs sorciers qu’on lui confère. Il m’a touchée avant que je ne sache son nom, avant même que je ne puisse deviner si c’était là matière animale, minérale ou végétale.

Cette graine de Wawa m’avait été offerte alors que j’avais une vingtaine d’années, après une formation théâtrale. Par ce don m’était signifié qu’une graine avait été plantée en moi et que l’on me souhaitait – sincèrement ou non, là n’est pas la question – qu’elle germe et s’épanouisse. J’ai reproduit le même geste quelques années plus tard en l’offrant à mes camarades de troupe avant la première d’une pièce, laquelle n’eut d’ailleurs aucun succès. On a les germinations que l’on mérite.

Vingt ans plus tard, j’ai fort heureusement renoncé aux planches, pour m’engager tout entière sur le chemin qui est le mien, celui de l’écriture. Et aujourd’hui, retrouvant cette graine sur mon étagère, essuyant du pouce la fine poussière qui l’a recouverte, je lis dans sa symbolique un sens nouveau. Le sens – l’un des sens en tout cas – de l’écriture, ce qui fait qu’elle est sensée, à la fois justifiée et orientée : planter au cœur de chaque lecteur une graine que celui-ci sera libre de faire germer ou non, de cultiver ou non. Une graine dont il sera libre de choisir quel arbre, quelle fleur elle donnera. Une graine à possibles d’éclosion infinis.

Dans la réalité plus prosaïque de son existence tropicale, la graine de Wawa donne naissance à des lianes gigantesques, manifestation d’une puissance d’exister qui fait écho à la capacité saxifrage de la littérature.

Il se dit que les graines de Wawa sont des porte-bonheurs, non seulement en Afrique mais en Irlande, pays auquel – sans bien savoir pourquoi – j’ai la sensation d’appartenir, ou plutôt qui semble m’inviter à une quête très précise, mais dont je ne saisis pas encore bien les contours. Comme si de lointains ancêtres y étaient nés et me faisaient signe depuis leur île engloutie, espérant que j’aurai un jour suffisamment avancé sur le chemin qui m’est propre pour pouvoir y retourner et la faire émerger de nouveau.

Il se dit aussi, ce qui est plus vérifiable, que les gousses de Wawa sont les plus grosses au monde et peuvent atteindre des proportions invraisemblables. Lorsqu’elles tombent à l’eau depuis les lianes surplombant les fleuves auxquelles s’attachent leurs valves, ces gousses relâchent leurs graines et par cette émancipation déhiscente les invitent, elles aussi, à entreprendre un voyage de plusieurs milliers de kilomètres. Cette diaspora des graines de Wawa, emportées par le courant d’un continent à un autre, se nomme l’hydrochorie, terme barbare que l’on peut s’efforcer de sauver en y entendant le mot « cœur ». C’est ainsi que la graine de Wawa est aussi appelée « cœur de la mer ».

Du mot « cœur » dérive le mot « courage » qui en fut même, à une époque, le synonyme. Le courage est au centre des interrogations qui informent mon chemin d’écriture. Le courage qu’il faut aux graines pour traverser la mer, le courage qu’il faut sans cesse reconvoquer pour mettre un pied devant l’autre, le courage qu’il faut pour laisser la graine germer sans chercher à lui donner une autre direction que la sienne.

Emmanuelle Favier,

Malakoff, mai 2020

 

 

3 réflexions sur “La graine de Wawa, par Emmanuelle Favier

  1. Une graine magique si bien offerte par Emmanuelle, telle qu’on rêverait d’en semer tout au long de notre vie. Ce texte nous y en-courage !

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