Le petit oiseau jaune, par Marie-Hélène Gauthier

J’aime le printemps, guetter l’apparition des bourgeons et des fleurs, la nature en rappel et la lumière des soirs, mais aussi l’automne, la fraîcheur qui revient, les écharpes autour du coup, les chocolats chauds et les arbres qui se couvrent d’ors incomparables. Après la lumière blanche et légère, le flamboiement. Et je continue de marcher, saison après saison, en regardant le sol, les bords de routes et les trottoirs, comme je guette les lumières tamisées derrière les fenêtres, aux étages des façades. Et parfois, ces petites choses abandonnées, d’un enfant capricieux ou bien emporté par le mouvement pressé de ses parents, une précipitation incontrôlée qui laisse en arrière des présences infimes et fragiles qui pourraient n’être qu’insignifiantes. Une paillette bleue offrant la silhouette d’un ange, un petit avion rouge avec un visage imaginaire pour cabine, un oiseau siffleur en plastique rose, une coiffe de cotonnade indienne aussi bleue que le ciel de ce jour-là, et que je suis revenue prendre après un moment d’hésitation, espérant voir surgir un parent qui serait venu la rechercher. Je ne peux me résoudre à laisser seuls, voués à l’écrasement et à la destruction, ces petits objets inanimés d’un jour et qui font signe. Parce que plus fragiles que tout, ils n’ont pas la puissance indolore de la totale inertie.

C’est ainsi que la semaine passée, allant retirer un livre commandé, mal garée, j’ai cru percevoir dans l’angle latéral de ma vision, un minuscule oiseau jaune, encore enveloppé du mode d’emploi des petits jouets montables que l’on trouve dans certains œufs en chocolat. Mais il ne fallait pas tarder, éviter l’injonction de déplacer la voiture ou la contravention. Et surtout récupérer le livre attendu. Le colis à mon nom restait introuvable. On m’assurait qu’il n’avait pas été reçu, et pourtant plusieurs messages m’avaient invitée à me rendre dans ce bureau de presse où il devait m’attendre. Un livre épuisé, que je n’aurais peut-être pas pu commander une fois encore. Un peu d’anxiété et plus encore d’impuissance à convaincre de ma bonne foi et de ma certitude quant à la bonne réception. Il m’a fallu patienter, les autres clients devaient être servis entre plusieurs tentatives de recherche. Je ne bougeais pas. Je ne m’en allais pas. Malgré l’impression diffuse que ce roman porteur de poésie sur les paysages du Nord n’allait jamais entrer chez moi, et qu’il resterait égaré, par le manque de vertu d’une négligence irrattrapable. Le buraliste a recommencé de passer en revue toutes les étagères où devaient se trouver stockées les enveloppes de livres. Mais rien. Toujours rien. Au sol un cageot, rempli de paquets provenant d’un site de vente de bijoux, de vêtements de seconde main, réputé. Des marques et des bijoux précieux qui s’accumulaient dans ce tiroir à claire-voie plastifié. Le buraliste devait deviner la déception, derrière le masque que j’étais la seule à porter. Son épouse était catégorique : le livre espéré ne pouvait être là. Tout avait été vérifié. Mais il a quand même repris, malgré le soupir de sa femme, l’examen de cette petite caisse surchargée. Tout au fond, sous les piles volumineuses se tenait un petit carton plat, au format d’un livre de poche, le livre, le mien désormais, et le sourire du buraliste, soulagé. Comme je l’étais aussi. Heureuse de ressortir avec ce poids léger dans la main.

Revenue vers la voiture, les clés à chercher au fond du sac, et dans la station obligée, l’éclair de jaune vif s’est encore offert dans l’angle de vision. Et parce qu’un livre avait été retrouvé, il me fallait donner sa chance à ce signe lumineux. Je me suis approchée : un petit oiseau aux ailes dépliées naïvement, d’étranges débris qui entouraient la coquille en deux pans d’un œuf jaune pâle. Il se trouvait à un mètre du trottoir, sur le bitume de la rue, les voitures avaient dû rouler sur ces morceaux à peine éparpillés. Ce ne devait pas être propre en ces temps de virus circulant, et je ferais sans doute mieux de tout laisser là, promis à un écrasement répété. Je ne comprenais pas ce que représentaient les autres pièces du jeu de construction. Mais le petit oiseau à lui seul suffisait, un enfant l’avait peut-être jeté là dans la contrariété de l’avoir en double, déjà. Pour moi, il était premier, unique, et j’emportais le tout.

Chacune des pièces fut lavée, nettoyée, assemblée d’après le mode d’emploi trouvé à l’intérieur de l’œuf, qu’il tapissait comme un nid douillet et protecteur. Le petit oiseau jaune qui gisait sur la chaussée en a trouvé un autre, de nid, éclairé de sa présence sauvée.

Marie-Hélène Gauthier

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