Le buste, par Christine Bini

Le mercredi matin, Nadejda, la secrétaire du lycée, me téléphone.

– Tu sais qu’on rénove la salle A313 ? Et tu te souviens que c’était la salle d’arts plastiques ? Celle où se trouve le dépôt.Enfin, c’est devenu un dépôt, parce que Gaspard y a déposé des tas de trucs. Mais, bon, les crédits ont été débloqués, et on rénove. Ils vont tout balancer à la benne, je crois que tu devrais venir jeter un coup d’œil, et demander à ton homme s’il veut récupérer des trucs.

Je m’interroge sur la nature exacte de ces « trucs ». Depuis que Gaspard et moi vivons ensemble, il a investi deux pièces de la maison, et les a transformées, effectivement, en « dépôt ». Des amas de brimborions penchent et frôlent des étagères incurvées sur lesquelles des boîtes pleines de babioles – ou de trésors, on ne saura jamais, on ne les ouvrira jamais – s’encastrent les unes contre les autres à la manière d’un Tangram. Qu’avait-il bien pu entreposer et abandonner au fin fond de sa salle de classe au soir de la retraite ?

Le mercredi après-midi, je suis la seule prof à avoir cours dans le lycée. Tout est calme. Mes vingt-huit étudiants gribouillent des projets sur des logiciels d’infographie. Je vais explorer la salle A313. Deux ouvriers sont à quatre pattes sur le sol, ils décarrellent en rythme – lent, vite, vite, lent – au son d’un tango surgissant d’un énorme transistor. Ils ne me voient même pas. J’avance en dansant – lent, vite, vite, lent – vers le fond de la salle, vers le dépôt. Là, sur six mètres carrés, c’est Saint-Ouen et la caverne d’Ali Baba. Des agrandisseurs d’avant-guerre, du papier Ilford format A3 du temps de l’argentique, des boîtes de pastels, trois chevalets dont un opérationnel, des seaux de gouache figée, des tours de Pise de papiers de toutes les couleurs. Des… et des… Oh, et un… Et encore des…, mais d’une autre marque. Et un buste. En plâtre. Le type – un Romain, à l’évidence – me nargue du haut d’une armoire. C’est son oreille qui m’impressionne. Elle est énorme. On dirait qu’il la tend pour mieux entendre le tango.

Je repars en courant, et non plus en dansant, vers ma salle de cours. Je fais signe aux deux seuls garçons de la promo, et tous trois repartons vers la A313. On embarque tout, ou à peu près. Je dis « on fait attention au buste, hein ! » On descend dans le garage des profs, on case tout dans le minuscule coffre de ma petite voiture. On remonte chercher le buste. William, le grand noir vêtu de bleu marine, le prend dans ses bras. Jocelyn, le grand blond tout en beige, marche à ses côtés, attentif. William dépose doucement le buste sur le siège passager de ma petite auto. Jocelyn s’incline, attrape la ceinture de sécurité, et attache solidement le Romain aux grandes oreilles.

Le mercredi soir, mon Gaspard, tout attendri, se penche sur son buste oublié et retrouvé.

Christine Bini

https://christinebini.blogspot.com/

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