Le saxophone, par Bertrand Runtz

Il y a quelques années de cela, Marthe qui connaît et apprécie mon travail photographique, particulièrement ma série avec des objets chromés, me sollicite, Pourrais-je réaliser un « portrait » de son saxophone ?

Elle envisage de le faire ensuite encadrer et de l’accrocher dans son bureau afin de le garder près d’elle, même au travail.

***

Après avoir repris des études sur le tard, une fois ses enfants mis sur les rails de la vie, Marthe se lance à l’assaut de l’Entreprise. Il est grand temps de penser un peu à elle. Elle veut travailler. Etre indépendante, pour ne pas dire libre…

Du fond de son canapé, entre deux pubs télé, son mari se gausse en haussant les épaules, Que s’imagine-t-elle ? À son âge… Bécassine !

Elle ne relève pas, elle a l’habitude. C’est le petit surnom qu’il lui a trouvé ; l’histoire ne dit pas si c’était avant ou après leur voyage de noce.

Mais Marthe n’en démord pas. Elle est tenace. Et bientôt les évènements lui donnent raison. Elle décroche un travail à la hauteur de ses prétentions. Voilà même qu’elle négocie un salaire supérieur à celui de son époux, qui se ressert un verre au fond de son canapé.

Dorénavant, où que ses « missions » la portent, sous la douceur du sourire dont elle ne s’est jamais départie, c’est une femme avec qui il faut compter. Elle s’affirme avec pertinence – ce qui pour autant n’exclut pas l’authenticité – dans ce milieu d’hommes sévères aux cœurs étroits, dont les pulsations, quoi qu’il arrive, suivent le cours de la bourse.

On dit d’elle qu’elle est comblée : un bon poste, un mari, des enfants à qui tout semble réussir, une belle maison, et même un chien… Que demander de plus ?!

De l’extérieur, on envie sa réussite.

Et pourtant, rendue au mitan de sa vie, une cruelle évidence s’impose soudain, Elle n’est pas heureuse !

À 55 ans, elle vient de réaliser sans ambiguïtés que son mari ne l’aime pas – a-t-il seulement un jour su aimer quelqu’un d’autre que lui ?… Sans doute a-t-il bien des excuses, on l’a élevé comme ça, égoïstement. À chacun son histoire, sa tragédie personnelle. Mais face à un tel constat, abrupt, à quoi cela servirait-il de discuter ?

Il n’y a plus rien à dire.

C’est une histoire banale à en mourir.

Mais justement, il arrive parfois qu’on en meurt.

Aussi, certains soirs, en rentrant du bureau alors que la nuit est déjà tombée depuis longtemps, noyant les façades dans une même grisaille inodore, Marthe gare sa voiture sous le pont métallique qui enjambe la route près de leur pavillon. Avec une angoisse croissante, les vitres grandes ouvertes, elle attend qu’un train passe pour se mettre soudain à hurler de toutes ses forces au milieu du fracas infernal qui se déverse autour d’elle. Qui s’engouffre en elle ! À se briser la voix. Jusqu’à épuisement. La dernière vibration du dernier wagon qui s’éloigne et la laisse pantelante. Dévastée.

Un long moment se passe avant qu’elle ne se décide enfin à refermer les vitres. Puisqu’il le faut bien, sinon… Sinon quoi ?!

Elle se résout à remettre le contact. Avec ce qu’il reste de sa vie.

Elle reprend le chemin du logis et c’est miracle qu’elle n’ait pas d’accident. Elle s’écroule, épuisée, sur son lit où son mari – du moins celui qui officiellement lui en tient lieu – dort déjà. Elle sombre d’un trait. D’une rature.

Et cela recommence. Encore. Et encore…

Jusqu’à ce qu’un soir, Cette fois c’est décidé, elle va le quitter ! Sans regrets. Malgré leurs trente années de vie commune. Ou précisément à cause d’elles. Elle se sent quitte. C’est fini !

Plus question de gâcher son temps. Que ce qu’il lui en reste lui appartienne en propre.

Bécassine rend son tablier.

Dès le samedi suivant elle va rue de Rome, près de la gare Saint Lazare. C’est là qu’elle fait l’achat d’un saxophone. Elle le choisit avec grand soin, pas question de se tromper une seconde fois. Ce sera un « sax alto ». Cela sonne bien.

Dans la foulée, le jour-même, elle cherche et trouve un professeur. Elle sait ce qu’elle veut.

À la fin du week-end elle retourne au travail, comme si de rien n’était. Plus rien ne sera pourtant jamais pareil !

Désormais, le soir venu, en rentrant du bureau alors que la nuit est déjà tombée depuis longtemps, plus jamais elle ne gare sa voiture sous le pont métallique.Elle en a fini avec le sexe aphone, même si elle ne le réalise pas encore. Et le jeu de mot n’est pas si facile que ça… Il ne faut pas s’y tromper.

Désormais,le soir venu, elle souffle à perdre haleine dans son instrument. Ce ne sera peut-être jamais Archie Sheep ou Coltrane, mais elle est vivante !

Bertrand RUNTZ

https://bertrandruntz.com/

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