Le coq d’Odessa, par Éric Sarner

C’est un petit bronze, un coq en bronze.

Il surveille ma basse-cour depuis, oh je dirais bien plus d’un siècle.

Car, voyons, tout fait histoire, longue histoire, n’est-ce pas ?

La plus petite chose, griffure, papier qui colle, un mot de trop, le mot qui manque, un noyau de pêche, l’arête au creux de la gorge, la maladie, la botte, bref on n’a pas idée.

En tous cas, si je calcule bien, c’est en 1905 qu’ils sont partis.

Autant que je sache, personne n’est parti plus vite qu’eux.

Si, en fait, tous les autres.

Ils ont filé vers le port sans demander leur reste, serrés dans leur sueur froide. Des chevaux innocents leur couraient au cul. Des cosaques lunaires les chevauchaient, mâchant leur haine, recuisant leur haine sous la selle.

Massues levées. Gourdins. Cravaches discrétionnaires qui passaient sur la foule. Schlagues.

Et eux, les ancêtres couraient, toute la maison dans leur serviette.

La serviette à la main pour essuyer leur bouche sèche.

Donc ça court au port. Les chevaux, les cosaques derrière.

Ça perd ses chaussures, sa jeunesse, son mouchoir.

Les cris. Le silence sur le pont. Les serviettes pleines de larmes.
On va où ? Où ça peut. La Mer noire. Tout droit.
On se retourne mais une seule fois.
On serre ses mains. On se mouche.

On chante à la petite qui s’endort.

Il vaudrait mieux qu’elle dorme. Ainsi elle pourra mieux oublier.

Tout le monde espère qu’en dormant on oublie. Que le sommeil vous sauve.

On lui chante une comptine pour compter en russe. Adine Twa Tri.

On lui dit Petit oiseau. On l’appelle Feygele.

Le vent monte. C’est sur la Mer noire.

 

Eh bien, c’est par la Mer noire que le coq est arrivé.

Il était précieux ce coq, le grand père l’avait coulé dans un atelier

dans une arrière cour du pauvre faubourg de la Moldavanka,

à deux pas de la rue Vinogradnaïa qui est maintenant la rue Isaac Babel

où je suis passé l’autre jour, guidé par mon coq en bronze.

Je me souviens que les mères tenaient les enfants propres,

Que le thé était toujours prêt dans le samovar,

Que les hommes croyaient seulement à ce qu’ils voyaient

Et que la nuit tombait tôt.

 

Éric Sarner

 

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