Mon Legba, par Muriel Bloch

Je ramasse, j’entasse ; je juxtapose, je superpose depuis de longues années toutes sortes d’objets « pauvres » venus de la rue, de bazars improbables, dénichés lors de voyages ; ils sont jouets, instruments de musique, papiers d’emballage, paquets de cigarettes, boîtes d’allumettes, cartes postales, balles, plumes, pierres, coquillages, bijoux, boutons, tissus, fils et ficelles, capsules et bouchons… Entreposés dans mon bureau, au pied des livres, ils me racontent.
Je les assemble en to-thèmes, c’est-à-dire que moi seule imagine leur connivence possible, pour des durées éphémères.
Parfois je les déplace, pour marquer différents moments de ma vie ; puis je les photographie pour garder en mémoire les modifications, d’année en année. Cet antre est également une bibliothèque.
J’avais un fils qui l’avait surnommé en riant « le dernier bastion de la résistance ethnique » ; et je crois bien qu’il aimait m’entendre lui dire:  » entre !  » comme une invitation au voyage sans cesse renouvelé.
Je pensais finir ma vie ensevelie là mais les étagères ont demandé grâce avant moi. Chassée par l’antre et l’augmentation du fatras, je me suis réfugiée dans un lieu neuf, construit pour moi au fond d’un petit jardin proche de la mer.
Un jour, marchant dans la rue toujours les yeux baissés, j’ai ramassé un morceau de tôle rouillé sur le macadam ; il avait une forme intéressante, on aurait dit de la dentelle rouillée. Puis j’ai vu en redressant légèrement la tôle fragile, apparaître un personnage… frère de Legba, le messager vaudou des mondes d’ici et d’ailleurs…
Il est devenu le premier invité de l’antre neuf, posé sur une étagère, j’ai organisé un petit autel autour de lui, fait de coquillages, de bois flotté ramassé sur la plage. Il est mon Legs d’en bas pour une vie meilleure…

Muriel Bloch

 

 

2 réflexions sur “Mon Legba, par Muriel Bloch

  1. Legba, le dieu vaudou gravé sur l’épée d’académicien de Dany Laferrière : « Sur l’épée que je porte aujourd’hui il est présent par son vèvè, un dessin qui lui est associé. Ce Legba permet à un mortel de passer du monde visible au monde invisible, puis de revenir au monde visible. C’est donc le dieu des écrivains  » (extrait de son discours d’entrée à l’Académie Française).

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