La bibliothèque du bas, d’Anne Poiré

Papa avait habillé les murs de « frisette », ce bois chaud aux nœuds irréguliers. Juste après sa mort, puis celle de sa mère, quelques semaines plus tard, nous avons vu arriver la part d’héritage grand-parental, dans notre maison : notamment des cartons et des cartons de livres. Empilés dans la salle de jeu, dans le couloir, partout, ils attendaient sagement qu’on leur trouve une place… Les bibliothèques, les armoires débordaient déjà à l’étage comme en bas, et un ami de maman est venu dans l’urgence, en sauveur, bricoler pour nous cette solide étagère dans ce qui fut au sous-sol la chambre de JM., puis celle de F., la mienne, durant des années, et enfin celle de P., par la suite. J’avais neuf ans. Je me revois, déballant tous ces ouvrages, souvent d’histoire locale, parfois même en « lourrain ». J’en respirais le papier jaunissant. J’en caressais les papiers, épais, gauffrés, usés. J’en survolais bon nombre, je les feuilletais, happant au passage quelques expressions, des chapitres entiers. J’en mettais de côté, je les classais par collections, grandeur, thèmes. J’admirais le tampon à l’encre violette apposé à l’intérieur : « Gabriel Poiré, instituteur », les dédicaces – souvent pompeuses – qui étaient adressées à cet inconnu décédé si longtemps avant ma naissance. Cette bibliothèque venait compléter celles, plus littéraires, de mon père, de mes frères et sœurs aînés, et celle des livres en anglais, en allemand, de mon autre grand-père, déjà emporté lui aussi depuis plus de dix ans, sans oublier l’attirail gourmand et coloré des enfants plus jeunes, comme nos collections de « Sylvain Sylvette ». Ces rayonnages fonctionnels s’engorgeraient par la suite des ouvrages de philosophie de F., avant de protéger tous mes trésors, de poésie, notamment, et mes propres écrits… J’ai toujours connu par la suite ce mur totalement rempli, débordant, « enlivré » jusqu’au plafond et dans ses moindres recoins.Comme un squelette abandonné, démusclé, quelle déchirure de le voir se vider. Inoccupé, déserté. Indécent, inhabité : tout nu. Ou bien promesse d’une nouvelle vie, à laquelle je ne prendrai part que dans l’imaginaire ? Bibliothèque en creux, de tous les possibles. Je n’ai pas pu me retenir d’en prendre une photographie. Je vois les tranches, les couleurs, les couvertures, les dos, les majuscules, les cartonnés, les poches, dictionnaires, feuillets repliés, je les distingue, sur les rayons. Espérances, récompenses, apaisements, surprises, cadeaux, oublis… C’est comme si tous les livres passés par cette bibliothèque si longtemps mienne étaient toujours là. 

Anne Poiré

http://poire-guallino.eklablog.com/

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