Trois Longwy, d’Anne Poiré

Dans la maison familiale trônait sur le mur de la salle à manger un plat non pas de Limoges, mais en émaux de Longwy, coloré, proposant en son centre des flamants roses rappelant les cigognes de l’Alsace toute proche du cœur de maman. Malgré les nuances et couleurs plutôt vives, contrastées, comme dans les détails de l’eau, le décor floral, assez typique, ancien, ne me plaisait pas du tout : je le trouvais lourd, trop répétitif et chargé. J’ai nettement préféré le tout petit baobab,  quasi miniature, au tronc uniformément doré, sur fond orange, offert par maman lorsque, il y a quelques années, nous sommes allées visiter ensemble, avec P., cette manufacture régionale et qu’elle a pu me montrer qu’il existait aussi des modèles beaucoup plus contemporains, une gamme novatrice, dans ses formes comme dans son rapport à la palette. Mais la pièce la plus belle, la plus rare, d’exception, présente dans ma collection depuis mars 2008, c’est cet oiseau de paix, cette colombe au rameau d’olivier glissé dans un bec jaune d’or, aux formes épurées : une réalisation de maman, Lisbeth Poiré. Ma touche-à-tout de mère a eu l’occasion de s’inscrire à un stage, sur place, dans cette manufacture des faïenceries et émaux, fondée  en 1798, en Meurthe-et-Moselle et elle m’a offert la coupelle qu’elle y a réalisée avec amour. Motif, coloris, symbolique : c’est elle, typiquement. Si le savoir-faire des émaux de Longwy est inscrit à l’inventaire du patrimoine immatériel, en France, maman m’a fait don d’une pièce unique, douce et hautement porteuse de sens, un singulier Longwy : bien plus riche à mes yeux qu’un Picasso. C’est vrai, ce trésor relève d’une sorte fort rare de patrimoine – matrimoine fondamental – immatériel. Un lien indéfectible nous lie. Le choix du sujet me rappelle automatiquement cette tapisserie, qu’elle avait brodée, inventée par elle-même, pour décorer l’entrée de la maison, et en particulier allongée durant de longues semaines, pendant son avant-dernière, puis son ultime grossesse, cinq ans, puis sept ans après ma naissance. Nous n’en avons hélas plus aucune trace, tableau disparu au fil des ans : sur toile de jute, tendue sur un contreplaqué, suspendu au-dessus des marches conduisant au sous-sol, un panneau de bien un mètre sur soixante centimètres, peut-être davantage, symbolisait toute notre joyeuse nichée. Deux grands oiseaux, entourés de leurs oisillons, chaque enfant doté d’une couleur distincte. La petite Annette – le soleil de ses parents – a eu la chance d’hériter du jaune vif, pissenlit, bouton d’or, tournesol, que j’affectionne particulièrement, et que je retrouve dans le bec et le plumage de cette colombe de la paix maternelle. Mes deux petits frères, qui ont suivi, étaient brodés de fils moulinés DMC – écheveaux que j’aimais à caresser en admirant le travail manuel minutieux et patient de maman – l’un de bleu, l’autre de blanc : maintenant que je l’observe, à la lumière de ces souvenirs, c’est soudain comme si ce Longwy exclusif synthétisait une part de ma toute petite enfance. Trois Longwy, donc, dans mon histoire personnelle : un grand (que je n’ai plus mais qui m’appartient pour toujours), un moyen, un petit… « Boucles d’or » convoquée, autre réminiscence du passé : jamais je ne me séparerai de cette colombe de la paix précieuse et rare. Inestimable. 

Anne Poiré

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