L’Insurgé de Jules Vallès, par Joëlle Cuvilliez

Les murs de mon salon sont tapissés de livres. Nous avons souvent discuté entre amis de l’intérêt de garder des ouvrages dont la plupart n’ont aucune valeur marchande et qu’on sait qu’on ne relira jamais. La tendance est à l’épure, à la zénitude, à la sobriété, au dépouillement. Je ne suis pas contre. Mais il en va des livres comme des photographies, chacun d’entre eux correspond à un moment précis de la vie et regarder une bibliothèque, au fond, c’est un peu contempler sa vie.

Curieusement, je ne me souviens pas du livre que j’avais entre les mains quand j’appris la mort brutale de mon plus jeune frère. Je me souviens en revanche que la nécessité s’imposa à moi de lire un extrait de L’Insurgé de Jules Vallès pour lui rendre hommage lors de la cérémonie d’adieu.

À bien y réfléchir, c’était une drôle d’idée, le livre n’ayant a priori rien d’un ouvrage de référence pour une homélie ; je l’avais lu quand j’étais au lycée, époque de boulimie littéraire où je dévorais roman sur roman sans savoir que je nourrissais l’embryon d’une vocation future. J’avais à l’époque déniché l’ouvrage dans la bibliothèque de mon père. Je l’y cherchai, je ne le trouvai pas et renonçai aussitôt non seulement à me procurer, mais aussi à toute autre lecture.

Je me souviens que chaque heure arrachée au jour et à la nuit contenait d’atroces douleurs mais que le temps n’était pas encore venu de s’embourber dans la tourbe du désespoir. Enterrer un mort est chronophage. Après avoir couru les administrations, clos les comptes et effacer les traces administratives de ce que le benjamin de la famille avait été, le plus dur restait à faire, vider l’appartement où il avait passé les dernières heures de sa vie, où avait mûri la décision effroyable.

Ce fut un choc. Sur la table de chevet, il y avait une lettre qui nous était adressée. Elle était posée sur L’Insurgé de Jules Vallès.  

Joëlle Cuvilliez

7 réflexions sur “L’Insurgé de Jules Vallès, par Joëlle Cuvilliez

  1. Je vais lire « L’insurgé ».
    De Vallès je ne connais – je crois – que « L’enfant », que j’ai beaucoup apprécié.

    Votre dépôt en ce musée me touche profondément. Merci.

  2. comment peut-on s’insurger contre ? En se dressant, en disparaissant, en écrivant … c’est le choix de Joelle Cuvilliez en ce texte sobre et qui serre la gorge… Oui, les mots peuvent… Merci.

    C Portillo

  3. Je n’ai pas lu l’Insurgé de Jules Vallès mais ici l’important est qu’il fait lien inattendu entre ton frère et toi Joëlle, après son départ prématuré. Belle histoire si bien dite par l’écrivain que tu es avec cette sobriété émouvante et forte qui te ressemble.
    Sans doute c’est un message pour toi dont seule tu détiens la clef !

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