Véga, de Marilyse Leroux

Véga, ce nom autrefois ne recouvrait pour moi qu’une seule réalité. À mon adolescence, même si j’aimais plonger dans le ciel nocturne, j’ignorais tout des constellations. Des jours et des nuits ont passé depuis. Aujourd’hui je me suis familiarisée, à ma mesure, avec l’astrophysique, fascinante, vertigineuse, j’écris même  un livre sur le cosmos. J’y parle notamment de cette belle du Triangle de l’été qui brille à l’aplomb de nos têtes : Véga. J’aime l’astérisme caractéristique que cette étoile forme avec ses sœurs Deneb et Altaïr : il nous permet par nuit claire de repérer facilement notre galaxie, la Voie Lactée. Premier seuil vers l’infini.

Ce n’est pas mon père qui baptisa son bateau de ce beau nom de Véga mais le capitaine de marine à qui il l’avait acheté sur l’Ile d’Arz, l’une des perles du golfe du Morbihan, « l’île aux capitaines » justement. Le rêve d’une vie pour lui qui pelotait, sou après sou, son bas de laine de petit facteur de village. Le bateau, un cotre breton en bois blanc et bleu rattaché à la capitainerie de Vannes, était parfaitement adapté à la navigation dans la petite mer et à la pêche à la traîne. Il possédait deux modestes couchettes qui sentaient la marée, encombrées par tout un fourbi de pêche laissé à bord. Comme j’ai rêvé de dormir dans cette cabine ! Je m’y serais lovée avec délice, enroulée dans une couverture, bien calée dans un cocon à ma taille. Déjà je respirais les embruns, me laissais ballotter par les vagues, m’endormais au clapotis, coquillage enroulé dans son anse, si minuscule dans la nuit…

Ce rêve jamais réalisé tient aujourd’hui dans un objet qui porte lui aussi le beau nom de Véga : la bouée de sauvetage du bateau, l’originelle, restée dans son jus, flotteurs et cordages, presque dans son odeur, orange et blanche avec des inscriptions en noir bien lisibles. En liège, recouverte d’une toile cirée peinte, elle vient d’une époque où le plastique n’avait pas envahi nos vies. Cette bouée couronne, accrochée une quarantaine d’années dans le sous-sol familial après la mort prématurée de notre père et la vente de son bateau, rappelait, outre la douleur du deuil, la nostalgie des dimanches passés à caboter d’île en île, pique-nique à bord, bouteille immergée à flanc de coque, lignes prêtes pour la godaille du retour, opinel à portée de main… Irus, Ilur, Berder, Govihan, Stibiden, Méaban… vos noms continuent de scintiller en moi comme les étoiles sur les eaux du golfe.

À la vente de la maison familiale, il y a quelques années, il a fallu trier, conserver, jeter. Beaucoup. Mon frère ayant préféré me confier cette bouée, je l’ai entreposée à mon tour dans notre garage, puis dans une chambre. Où accrocher ce souvenir, très « déco » au demeurant ? Finalement les nouveaux travaux réalisés dans notre maison lui ont offert le meilleur des endroits: au-dessus de notre porte d’entrée dans une verrière qui la protège des intempéries. La bouée n’a-t-elle pas mérité ce havre de paix après tout ce qu’elle a traversé ?

Quant à moi, nul besoin de lever les yeux à chaque fois que je passe le seuil, je sais que Véga la tutélaire est toujours là, fidèle, à l’aplomb de ma tête.

Marilyse Leroux

Une réflexion sur “Véga, de Marilyse Leroux

  1. C’est magnifique! Il y a tellement de poésie dans ce texte. Un seul objet rassemble une foultitude de souvenirs que tu as su nous faire partager.

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