La malle en osier, de Françoise Lavocat

Ils étaient partis pour travailler à la construction d’une ligne de chemin de fer, de Meknès à Rabat. C’est qu’il était au chômage, à la suite à la crise de 29.  lls avaient déjà un petit garçon ; au Maroc, ils ont encore eu trois enfants. Ils habitaient Meknès, une maison blanche avec un jardin, dans le quartier ouvrier européen. Puis, l’un après l’autre, le père et la mère sont tombés malades et ils sont morts. L’aîné de leurs enfants avait 12 ans. Florent, leur grand-père, le père de leur père, fabricant de sabots et garde-barrière du coté des Trois-Moutiers, s’est mis en tête d’aller les chercher, lui qui n’était jamais allé plus loin qu’Angers.  Il  a empilé ses affaires, des chemises et des draps, dans une malle en osier qu’il a expédiée. Puis il s’est mis en route. Mais voilà que la guerre est déclarée !  Il a dû rebrousser chemin. La malle en osier, elle, est arrivée à destination. Des voisins des parents défunts l’ont réceptionnée et ont vendu le contenu au marché noir. Ils ont aussi élevé les orphelins à la va comme je te pousse. La malle vide a dû rester dans un coin, dans la chaleur africaine d’une maison pleine de cris d’enfants. Cependant, une fois cette guerre-là terminée, les guerres d’indépendance ont commencé. Un jour, les voisins se sont enfuis, claquant la porte derrière eux. Ma mère, qui était  la seconde dans la fratrie, a retrouvé ses affaires en vrac dans la malle en osier, sur le trottoir. Au bout de quelques temps (elle travaillait dans un hôpital, comme infirmière), elle aussi a regagné la France. Elle n’y connaissait personne ; elle est d’abord allée chez son grand-père, qui avait survécu, de justesse, à ses activités dans la Résistance. La malle a accompagné la vie de ma mère dans ses vicissitudes, puis la mienne. Désormais, plus jamais chahutée, elle coule des jours tranquilles devant la fenêtre d’un appartement parisien. Elle ne contient que des oreillers et des couvertures, objets modestes qui conviennent à sa destination première – le soin d’autrui, le réconfort.

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