La plume Sergent-Major, de Christine Ducher

L’évocation de la plume Sergent-Major ravivera toujours chez moi l’enchantement de l’écriture enfantine.

J’ai sept ans, huit peut-être. Je suis une écolière timide, curieuse et appliquée. Dans la classe silencieuse soudain retentit cette phrase magistrale : « Prenez vos cahiers, nous allons faire une dictée. » L’instant est solennel et pourtant j’exulte. Je sors de  façon méthodique les fournitures de mon plumier, dont mon porte-plume.

J’aime le manier tel un outil précieux. Je fixe le talon de la plume dans son support puis je le serre entre mon pouce et mon index, le majeur en soutien à l’arrière. Je trempe la pointe dans l’encrier jusqu’au bec en prenant soin de ne pas engorger le jour. Surtout éviter toute bavure car le travail serait gâché et la maîtresse fâchée.

J’aborde déjà la première arabesque. Le tracé du D majuscule est l’un des plus difficiles. Lorsqu’après le plein de la lettre je parviens au délié, la plume neuve glissant sur le papier dessine une courbe fine et nette. Ma main redescend et, d’une forte pression maîtrisée, un afflux d’encre violette remplit le trait, traçant ainsi un plein élégant qui vient renforcer le contraste des deux graphies, montante et descendante. Je stoppe d’un coup net la course de la plume après avoir réalisé une boucle finale souple et légère. Après cette première victoire, j’acquiers une certaine aisance, les caractères suivants ne me causent aucun embarras.

Beaucoup d’entre nous se souviennent de ces moments de chicane nés du désir et de la nécessité de bien faire. Nous avons souvent été déçus face à la dure réalité d’un apprentissage incessant et ardu. D’un mot à l’autre, au début, nos lettres rétives montaient de façon inégale, débordant des interlignes de la page, descendant de même en toute liberté. La règle de l’institutrice pointait nos irrégularités, il fallait s’appliquer pour les lignes suivantes. La précision qu’exigeait l’exercice nous faisait tirer un bout de langue rose pendant l’effort. Nous parvenions à bout de souffle à la dernière phrase, pressés d’apposer le point final qui nous libérerait du supplice. Le buvard à peine sec, nous contemplions notre œuvre avec une satisfaction mêlée d’inquiétude.

La firme Sergent-Major règne toujours sur la belle écriture, même si la plume est désormais davantage utilisée en calligraphie puisque c’est le stylo-bille qui l’a supplantée au grand dam des puristes. Quant à moi, quelque soixante ans plus tard, j’affectionne toujours les pointes fines. Que ce soit de stylo-bille, de crayon à mine, de stylo-plume et du plus contemporain « roller « , je les choisis pour le bonheur des pleins et des déliés, même si ceux-ci sont moins soutenus qu’avec la plume de mon enfance. Face aux machines à écrire, ordinateurs ou tablettes, l’écriture manuelle aura toujours ma préférence.

Christine Ducher

2 réflexions sur “La plume Sergent-Major, de Christine Ducher

  1. Merci pour cette fenêtre entrouverte sur mes premières années d’écolière. Sur lodeur de l’encre versée dans les encriers de faïence, la douceur de l’indispensable buvard qui absorbait mes maladresses. J’ écris encore, parfois avec délice les majuscules en pleins et déliés. Ma plume sergent major crisse, offrant à mes mots d’aujourd’hui un parfum d’autrefois.

    1. Bonsoir,
      Je viens seulement de prendre connaissance de votre commentaire et je vous en remercie.
      Je suis ravie que cela ranime vos souvenirs d’écolière. Cela doit être le cas de bien de personnes à une époque où nous avions les doigts tachés d’encre noire, sans parler des « pâtés » sur la page du cahier qui s’avérait un véritable désastre pour ma part.

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