La sacoche marron, de Claude Couliou

Elle hésitait. Jusqu’à présent tout était parti de la maison vers les mains des autres. Elle n’y était pour rien ou presque, elle suivait le mouvement. Cette fois elle devait accomplir un geste volontaire. Il fallait, il n’était plus temps de se poser de questions, il fallait. Inutile de barguigner. Plus la peine de saisir l’objet en pensant le jeter puis de réfléchir, de le mettre de côté, de le poser – oh, non, pas possible – de le reprendre, de se sentir coupable, d’avoir mille pensées en rafales. Mais on ne peut pas tout garder…Oui mais c’est toute une vie…Où est la considération, l’égard ? Et eux que diraient-ils s’ils voyaient ce qui se passe ? Balayée leur vie, oubliée, anéantie, la page est tournée, il faut passer à autre chose.

La première fois dans la maison, chacun avait choisi, récupéré, emporté, mi content, mi triste. Même en insistant, personne n’en voulait…Elle était restée, béante, dans un coin du bureau dévasté sur le lino du sol, au milieu des dossiers qui furent un jour suspendus, vides de toutes les chemises, annotations, factures, titres, suivis, classements. Elle criait, la gueule ouverte, gardez-moi, je peux encore servir, je suis en bon état, on a pris soin de moi pendant toute ma longue existence de labeur au sein de toutes les écoles.

Elle l’avait ignorée, on verrait plus tard, ce n’était que le début du déménagement, les gros meubles, le plus facile – juste des bras et un camion – elle avait du temps devant elle pour décider et agir. La bibliothèque du bas, en chêne trônait maintenant chez elle, dans son atelier, impériale et pas encore tout à fait remplie. Même à trois, ils avaient eu du mal à la soulever et à la mettre en place, c’était de la fabrication maison. Le meuble était magnifique, ciré, blond, bien calé dans son coin avec ses rayonnages vitrés garnis de souvenirs. Une période de transition nécessaire, pour s’habituer petit à petit. Les livres reliés par lui en cuir grainé, le tampon encreur vert à son nom, une photo où il rit, un masque bleu, trois blaireaux à barbe aussi dissemblables qu’étranges. Aragon côtoie, La Fontaine, Rousseau mais aussi tous les livres soviétiques.

Elle savait qu’il allait falloir agir aujourd’hui et pas un autre jour. Aujourd’hui était le jour des tours à la déchetterie, plusieurs déchetteries car, interdit d’apporter plus de trois m3, par véhicule, par jour. Et obligation de montrer patte blanche avec carte prouvant l’adresse de l’habitant.

Ils avaient d’abord vidé le camion, puis ils allaient attaquer le contenu de la remorque. Les papiers, les chiffons, elle s’en foutait, la vaisselle usagée avait été déjà triée – elle avait demandé à avoir le saladier aux bords festonnés de sa grand-mère, les fleurs en étaient presque devenues sans couleurs à force de tant d’années d’utilisation, les morceaux de bois, plastique, bouts de ficelle, vieux verres, le cœur était encore assez léger à les voir disparaître dans le fond dans un bruit parfois éclatant qui lui vrillait les oreilles.

Il ne restait plus grand-chose en dehors de quelques objets divers sans importance. Mais elle, la sacoche marron, était enfouie, cachée sous un carton. Elle refusait son sort avec acharnement. Alors, la mort dans l’âme, elle saisit la poignée de métal, la tira vers elle, la prit dans ses bras comme pour la bercer et amortir leur peine à toutes les deux. Adoucir le choc. Elle se pencha, jeta un coup d’œil au fond, se dit que l’objet sacré allait atterrir sur des vêtements donc n’allait pas se disloquer violemment. Elle se décida à l’accompagner du geste d’un bras allongé le plus possible au bout d’une main tendue à l’extrême et à lâcher la sacoche marron dans la benne à ordures. Elle la regarda planer si vite, si vite. Elle retint un sanglot, ne put cacher ses larmes et dit adieu à la sacoche marron de son père, l’instituteur.

2 réflexions sur “La sacoche marron, de Claude Couliou

  1. C’est très émouvant.
    J’aime beaucoup l’ambiguïté des « elle ». Quand elle est là béante, c’est très fort.
    Bravo !

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