Les cravates, d’Alexandra Fresse-Eliazord

Cent vingt-deux. C’est ma mère qui les a comptées : « Ton père avait 122 cravates. On en fait quoi ? » J’ai dit : « Je prends ». Non que j’eusse dans ma vie un « homme à cravate » (je les ai toujours fuis). Plus dans l’idée d’en faire quelque chose. Peut-être un spectacle, un jour… Je tricherai un peu, je titrerai « les 100 cravates de mon père », afin que cela sonne mieux. Pour un hommage coloré, à motifs, mêlant l’humour à la profondeur – il aurait aimé.

La cravate était pour mon père plus qu’un indispensable accessoire marqueur de son statut social. C’était un signe de respect. A l’égard de ses patients, de ses collègues, de ses parents, frères et sœurs. Ou de sa belle-mère… Ou de la solennité de ces dimanches pendant lesquels tournait un 33 tours, puis un CD, de musique classique, censé parfaire notre culture et nous transmettre le goût du beau.

Le chic n’était pas un vernis. C’était une posture : l’élégance en toute occasion. La tenue étudiée, chemise, veste, pantalon, et couleur des chaussettes en accord avec celles de la cravate (de marque, le plus souvent).

Bon, nous sommes à la fin des années 1980, le pantalon « casse » un peu sur la chaussure, les chaussettes ne sont donc visibles que si l’on est assis, et personne ne va voir en dessous de la grande tablée du repas de famille pour en contrôler les nuances (sous la table, il y a bien parfois un chat, ou la chienne Câline, mais là n’est pas son principal centre d’intérêt). Lui le sait cependant, c’est à la fois un peu son secret et surtout l’endroit où il va puiser sa force : il a réussi, encore une fois, l’accord parfait. Et cette certitude lui permet de se tenir droit, l’air sûr de lui et « parfaitement » à l’aise parmi ses semblables, qui lui semblent pourtant si lointains, si étrangers à ses tourments intimes.

Si l’habit ne fait pas le moine, le costume, lui, fait le gendre. Et le nœud autour du cou semble servir d’appui pour que se torde subtilement son sourire, sur le côté. La bouche amusée, presque gourmande, élabore alors pour le plus grand plaisir de ma grand-mère compliments, bons mots et autres traits d’esprits.

Aujourd’hui, quand je regarde ces cravates et leurs circonvolutions sur mon tapis de séjour, je leur trouve tout de même l’air bien sombres. Mais élégantes, certes…, élégantes.

Alexandra Fresse-Eliazord

Une réflexion sur “Les cravates, d’Alexandra Fresse-Eliazord

  1. Moi j’aime encore plus 122 que 100… L’abondance, toujours, le chemin qui se poursuit, au-delà des chiffres ronds, sans doute. Et puis, la photo aussi est belle. Et pourtant je n’ai jamais aimé non plus tellement les hommes à cravate !

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