Le buffet, d’Anne Poiré

C’est mon arrière-grand-père Ernest Reibel qui l’a sculpté. Né en 1874, mort en novembre 1934, cet homme bon et généreux, dévoué, a beaucoup marqué maman, qui ne l’a pourtant connu que jusqu’à l’âge de cinq ans : « Il était tellement gentil ! » Ce buffet Henri II ornait la salle à manger du chalet, après la mort de ma grand-mère, puis il a été démonté, et faute de place, s’est longtemps empoussiéré chez maman, au sous-sol, à l’ombre de la « salle de jeux », en réalité véritable lieu de passage – sombre – pour se rendre au garage : on y glissait des pots de confiture, pleins et vides, et le pot au lait pour ramasser les myrtilles et les framboises, en saison. L’élément qui permettait de déposer des assiettes et même un plateau, dont j’ai hérité, entre les deux corps, le vaisselier de bois tourné, et les colonnes qui le maintenaient, ont été jetés un jour par P. et je l’ai donc récupéré cet été, dans cet état, incomplet, blessé par le temps. J’ignorais combien je tenais à ce meuble imposant, mais il était impossible de le laisser disparaître. Je l’ai vu pendant plus de cinquante ans sans constater avant le mois de juillet que deux poissons, rebondis, sculptés dans les méandres du bois, en ornent, avec grâce, le haut. Désormais j’associe notre bassin à rêves rouges et le travail de ce menuisier, ébéniste talentueux. Il devait être un bon ouvrier : durant la seconde guerre mondiale, maman se souvient, petite fille, avoir croisé avec sa mère l’ancien patron de son grand-père. Ce dernier leur a offert à toutes deux une pâtisserie, en souvenir de ce cher Ernest. Une gourmandise, en pleines restrictions : lorsque nous passons sur la place de Metz où eut lieu la rencontre, à l’angle de la place Saint-Jacques, maman, à plus de 90 ans, encore maintenant, me raconte l’anecdote, toujours émerveillée de tant de générosité, et de reconnaissance posthume. J’ai décidé d’emporter chez moi ce meuble associé à notre vie, plusieurs générations mêlées, alors qu’il est – a priori – tout sauf dans mon goût. Ce style « néo-Renaissance », avec ses colonnes annelées, ses feuilles d’acanthe, et la fantaisie de ses fleurs, suggérant la corne d’abondance, ses balustres et sculptures en bas-relief, ses motifs plus géométriques, en bas, en pointe de diamant, tout me semblait d’un kitsch dépassé, avant qu’il entre dans ma maison. Même avec ses anciennes poignées de cuivre du haut, remplacées, transformées par qui ?, de façon inadaptée, en argenté, mon cœur bat, désormais, chaque jour, lorsque je passe devant cette magnifique mémoire vivante de notre histoire familiale. Maman ne cesse de me répéter que pour elle, ce déménagement, ce meuble « sauvé », constitue un soulagement : « Tu nous continues. » Elle emploie d’ailleurs un autre mot, depuis la maison de retraite, où démarre pour elle une nouvelle vie : « C’est une consolation. » Je suis désormais attachée d’une manière incroyable à ces sculptures qui – sinon – auraient été vouées à partir du côté d’Emmaüs, ou pire, à la déchèterie. Les deux portes vitrées, centrales, d’un vert ancien, font aussi vibrer mon cœur : elles protègent quelques verres à jus de fruit, lourds, taillés, qui tintent mystérieusement, lorsque j’ouvre celles de bois, du haut comme du bas. C’est la petite musique du chalet, qui resurgit, légère, ses cristalleries, nos étés, les sapins… l’enfance, l’adolescence. Un parfum unique, des images de grès rose : tant de bonheur partagé ! 

Anne Poiré

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s