La croix de ma mère, de Blanche Bourdier

Soir de solitude, de nostalgie, j’ai soudain besoin de la revoir. Je la connais depuis longtemps, cette croix, si belle au cou de ma mère qui ne la quittait que rarement. À quand remonte-t-elle ? Avant ou après la guerre ?

Vaines recherches. Soudain, posée sur un coussinet de coton jauni par le temps, elle m’apparaît, irradiant l’écrin de ses éclats arc-en-ciel. Une grande émotion m’envahit, les souvenirs affluent, mon enfance, ma jeunesse, les instants heureux avec ma mère.

Maman partageait mes secrets de jeune-fille, mon grand bonheur quand je rencontrai l’homme de ma vie. Ce furent hélas les derniers moments de notre complicité. Dès lors, elle devint mon ennemie, trouvant toutes les raisons du monde pour nous séparer, mon fiancé et moi. Après mon mariage, je quittai la maison, le cœur lourd. Malgré le comportement de ma mère, ma colère s’était estompée, car j’étais toute à mon bonheur.

À son cou brillait la croix de l’amour.

Mon mari et moi, nous partîmes pour la Bretagne où nous devions trouver du travail. J’espérais qu’au fil du temps maman se calmerait. Loin de là ! Ce qu’elle fit à mon plus jeune frère restera pour moi une profonde blessure. C’était encore un enfant lors de mon mariage, facile à manipuler. Dans sa jalousie maladive, elle l’éloigna de moi par des mensonges qui détruisirent notre belle complicité. Ce furent des années si douloureuses que je ne lui rendis plus visite. Ma peine s’apaisant, je la revis épisodiquement, mais plus rien ne fut pareil.

Au cou de maman scintillait toujours la croix.

Quand, après son décès, mon frère me remit la croix de notre mère, je la retrouvai avec joie et décidai de la porter en souvenir d’elle.

Dès lors, il se passa une chose étrange : cette croix, je ne pouvais la garder à mon cou tant elle me semblait peser lourd, si lourd qu’elle me faisait mal. Elle restait belle, mais sa brillance avait disparu, elle me parut terne et triste. Lors de la venue de mon frère après le décès de mon mari, je lui confiai ce que je ressentais. Sa réponse fut : «  Ne la porte pas. Elle est empreinte de toute la vie de notre mère, de ses joies certes, mais si courtes. La guerre est arrivée, les souffrances, le désespoir, la peur quand papa a pris le maquis. Ce n’est pas à toi de supporter tous ces drames.». 

Alors je rangeai la croix au fond d’un tiroir. 

Et voici que je la retrouve aujourd’hui. Le temps a-t-il effacé le passé ? J’accroche le bijou à mon cou. Hélas, trop lourd, je ne peux le supporter. Effet de mon imagination ? Je ne sais, je range la croix dans son coffret, que je referme sur un temps que je n’oublierai jamais, celui où maman et moi étions unies.

Blanche Bourdier

Une réflexion sur “La croix de ma mère, de Blanche Bourdier

  1. merci de votre témoignage. « objets inanimés avez vous donc une âme ?  » je serai tentée de répondre « oui ». J’ai un collier de pierre semi précieuses qui a appartenu à ma grand mère. C’était un cadeau de mon grand père pour un anniversaire. Je lui ai souvent vu avec. Il est là, dans un tiroir, je ne peux pas le porter. A chaque fois que j’essaie, je trouve que « cela ne va pas ». Je ne saurai pas dire quoi, mais « ca ne va pas ». Alors je le range. Je sais qu’il est là. Je sais qu’il lui appartient.

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