Les chaussures à talon en daim vert bouteille, par Anne Bourrel

Pour ABS and MP

Il pleuvait sur Buenos Aires le jour où tu m’as accompagnée jusqu’au magasin de chaussures. On marchait bras dessus, bras dessous avec un seul parapluie pour deux, le tien. Noir et simple, il te donnait l’air d’un avocat distingué. Tu me l’as laissé, tu es reparti aussitôt en courant, tu devais retourner au bureau. Je suis restée longtemps dans le magasin à regarder les chaussures et les gens qui entraient et sortaient, ceux qui passaient dans la rue sous d’autres parapluies, avec des chapeaux en plastique ou bien la tête rentrée dans les épaules. Les voitures, les taxis et les bus, les avions dans le ciel, l’obélisque dressée, les mille boites de chaussures empilées les unes sur les autres et la langue que je comprenais mal, parlée vingt-quatre heures sur vingt-quatre à toute vitesse par tout le monde autour de moi, d’un coup, tout ça m’a donné le tournis.

J’ai acheté les chaussures, la seule paire de cette couleur-là, ce vert aussi profond que l’espoir que je portais en moi. Depuis mon arrivée dans la ville, chaque jour je le sentais grandir et fleurir comme une orchidée en accéléré. À Buenos Aires, tout va si vite et les déconvenues, les blessures s’oublient en dansant.

Le soir, je t’ai retrouvé au Federal.

Je suis arrivée dans le bar avant toi, j’ai passé la commande, quatre empanadas, une eau gazeuse, un coca light. Tu t’es attablé, tu m’as tout de suite demandé en souriant, alors, ces talons ? Ça faisait cinq ans qu’on dansait ensemble. On en avait usé des chaussures dans les bals du monde entier, en Europe et en Amérique. Tes yeux indiens, deux traits noirs sur ta peau caramel, ont brillé quand j’ai sorti la nouvelle paire du sac pour te la montrer.

Tu as appelé un taxi, direction la Catedral et sur le sol noir et blanc à damiers, plus rien ne comptait que la musique.

Il pleuvait sur Buenos Aires, c’était l’année dernière au mois d’octobre. L’hiver se terminait. Le printemps s’annonçait. J’ai acheté des chaussures à talons de huit centimètres, en daim vert bouteille, la couleur de mon espoir-orchidée. Je m’en souviens car le soir même, j’ai retrouvé ma joie et comme par magie, en rentrant de la milonga, Karim m’avait envoyé un message, il me demandait si à mon retour, je voudrais bien l’embrasser.

Anne Bourrel, 6 décembre 2020

https://www.lamanufacturedelivres.com/nos-auteurs/auteur/10/anne-bourrel

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