Le tabouret de F. Le Clainche

Je l’ai toujours connu dans le jardin de mes grands-parents normands qui le possédaient bien avant ma naissance. C’est en face de lui que tous les matins ma grand-mère officiait. Avant de partir au travail, mon grand-père déposait à proximité les légumes fraîchement cueillis au jardin et passés sous le robinet. Dans la matinée, ma grand-mère Ninie (elle s’appelait Eugénie) sortait de la maison et se dirigeait vers ce haut tabouret qui lui servait de table.
Ce n’était pas vraiment un tabouret même s’il en avait l’allure. Il mesurait bien un mètre de haut. Ses quatre pieds évasés vers le bas lui donnaient une assise confortable. Pas de basculement à craindre : deux planchettes de bois fixées en croix aux pieds le rendaient encore plus sûr. Commençait alors l’épluchage des légumes. D’abord les plus volumineux : poireaux, carottes, radis dont les fanes étaient jetées dans un seau à destination des lapins. Puis venaient les pommes de terre. Cette fois, les épluchures régaleraient les poules. Ils étaient ensuite lavés dans une cuvette en émail bleu avec l’eau prise à la pompe. À chacun de mes séjours en Normandie, j’assistais au même rituel que j’adorais.
Ce fut la première vie du tabouret.

À la mort de mon grand-père, Grand-mère Ninie vint vivre à la maison. Certaines de ses affaires l’accompagnaient, dont ce tabouret.
Le jour où ma mère acheta un barbecue, sorte de grande poêle qu’il fallait surélever pour s’en servir, la question se posa : sur quoi ? Il fut installé sur le muret en ciment de la cour pour éviter tout risque d’incendie. Restait la question de la hauteur : se baisser à chaque étape de la cuisson n’avait rien de confortable. Me vint alors une idée : Le tabouret ! À sa sortie de la cave, il avait triste mine. Mais, après un nettoyage en règle, il fut presque prêt à l’emploi. Il fallait encore le protéger de la chaleur. Une grande pierre plate fit l’affaire. Se succédèrent alors au fil des étés des moments festifs inoubliables.
Ce fut la fin de sa seconde vie.

Un jour de printemps, mon jardin renaissait et j’eus l’idée d’en faire un support pour une potée de géranium. Les années avaient passé, ses pieds étaient vermoulus, ce qui le rendait inutilisable. J’étais déçue et triste à la fois. Lui qui avait toujours joué à la perfection les rôles qu’on lui assignaitme faisait défaut ! Ce moment de désappointement passé, je décidai de scier la partie endommagée et le transformai du même coup en un vrai siège.
Depuis quelques années, je l’utilise comme compagnon de désherbage. Il m’accompagne aux quatre coins de mon terrain où nous passons ensemble de nombreuses heures.
Le temps nous file entre les doigts. Nous sommes devenus l’un et l’autre plus fragiles mais nous ne lâchons pas prise. Sa présence me rassure. Nous avons partagé tant de choses…
Le voici maintenant au début de sa troisième vie.
Quant aux miennes, de vies, je me refuse à les compter…

Françoise le Clainche

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