La table de nuit, de Marilyse Leroux

Ce meuble, reconverti en support de lampe, je l’avais sous les yeux depuis des années sans vraiment le voir. Ma mère l’avait acheté dans une vente aux enchères à l’époque où elle s’était fixé de passer de l’intérieur popu des années 50 au cossu bourgeois des grandes maisons où elle travaillait. Choisir les pompons, les satinettes, le dessin des cantonnières fut une grande affaire qui nécessita de sa part une expédition à Paris dans le temple du tissu d’ameublement Bouchara-Boussac. Appellation d’un autre siècle qui fleurait bon son histoire familiale, sa promotion sociale. J’allais passer en deux temps trois mouvements de la cretonne mémère au chintz grand teint, du traversin boudiné à l’oreiller volanté, de la plume d’oie au kapok (merci pour mon allergie), du rideau droit aux doubles embrasses, des vis cruciformes aux crochets ouvragés. Ou comment grimper d’un coup de pique-pique magique quelques barreaux de l’échelle.

La nouvelle chambre serait donc mauve et verte. De l’audacieux mais de bon goût, jugé assez « frais » pour une jeune fille de mon rang. Sur la machine Singer l’avenir allait dérouler ses festons que, bonne fille, je n’aurais qu’à suivre au doigt et à l’œil.

La table de nuit, décapée, cirée, ripolinée trônerait à la tête de mon divan, accueillant livres, lunettes, babioles aussi indispensables qu’inutiles. Plutôt haute sur ses quatre pieds chantournés, féminine dans ses courbes, dotée d’un plateau à arabesques en marbre rougeâtre, d’une sorte de tabernacle en marbre blanc destiné, l’appris-je, au vase-de-nuit et d’un modeste tiroir, elle affichait cette assurance innée des objets de bonne famille. Nul besoin de solliciter mon avis, sa lignée honorait déjà la mienne.

Cette chambre virginale disparut avec mon père quelques années plus tard, lorsque ma mère repoussa les murs pour loger sa nouvelle vie. Le cordon coupé, j’héritai de ce petit meuble qui ne trouvait plus sa place dans la nouvelle configuration. Au fil du temps, il assura dans mes différentes demeures son office de fourre-tout jusqu’à ce coin d’escalier où il se rencogne aujourd’hui.

À l’occasion d’une rénovation, je m’avisai de le vider entièrement de son fourbi. Je venais d’ôter le tiroir pour nettoyer l’intérieur lorsque je m’aperçus d’une particularité qui m’avait échappé. Le meuble possédait sur l’arrière un double-fond, ou plutôt une double paroi, entre le marbre et le bois. Étonnante découverte qui enflamma mon imagination. Avec l’avidité d’une chercheuse d’or, j’y glissai la main droite, qui, pour si petite qu’elle fût, ne parvint à atteindre le fond. Tenace, je me mis en quête de l’ustensile adéquat, qui, habilement manié, me donna la réponse : il y avait bien quelque chose de dur qui bougeait au bout de la pique. Un louis d’or? Un bijou précieux ? Le jeu en valait la chandelle ! Je renouvelai mes tentatives jusqu’au moment où, fatiguée de fourrager pour rien, je décidai de retourner le meuble comme on vide les poches d’un pantalon avant de le passer à la machine.

Le trésor me tomba sur les pieds : un bric-à-brac d’un autre âge dont j’ai oublié la teneur. Je me souviens d’un papier jauni écrit d’une belle plume, avec pleins et déliés de communale, une facture probablement, bien éloignée de la lettre d’amour dont je pouvais rêver. En fait de bijou précieux, je ne découvris qu’une broche ronde en porcelaine, très kitch, au motif fleuri sur fond bleu, orné d’un liséré doré. Bijou de facture commune qui m’intrigua suffisamment pour que j’examine la signature apposée au dos par l’artisan qui l’avait façonné. Que pouvait m’apprendre cette broche sur la femme qui l’avait portée ? Je n’en déduisis rien, sinon que j’avais trop d’imagination. J’ignore ce qu’est devenu ce bijou, que bien sûr je n’ai jamais porté.

Tout ça pour ça ? On est souvent déçu, abreuvé que l’on est aux histoires à l’eau de miracle. Même si on a compris depuis belle lurette que ce que l’on cherche est beaucoup plus intéressant que ce que l’on trouve.

En considérant ce meuble aujourd’hui, repeint au goût du jour, je me demande si j’ai fini par lui ressembler. Tout ce bric-à-brac accumulé au fil des années, conservé au cas où, est-ce moi ? Que cache-t-on finalement dans ses doubles-fonds ? Si on nous secouait par les pieds pour faire tomber de nous ce que nous ignorons, que récolterait-on qui vaille la peine ?

Tout vider pourrait être une sage solution.

Marilyse Leroux

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