La valisette de Gabrielle, par Marie-Yvonne Hamet-Le Cam

Cette valisette est devenue la mienne à mes 16 ans. Elle est en bois clair, deux petits crochets en cuivre la ferment et une poignée du même métal permet de la prendre comme une mallette. De chaque côté, fixé par deux vis, un anneau rectangulaire permettait de faire coulisser une sangle tressée qui a disparu. Cette valisette pouvait être portée sur l’épaule en bandoulière par commodité, pour rendre les mains libres. La caissette est tachée partout de salissures de peintures, d’encres et d’empreintes colorées. Le couvercle est lustré par les années, comme une patine ancienne. Un tel aspect éveille la curiosité ! Si on l’ouvre,  on  découvre une gourmandise de couleurs. Des mélanges plus ou moins épais, plus ou moins vifs sont visibles dans des tons ocres, rouges,  verts, noirs et bleus. L’intérieur du couvercle a servi de palette à l’artiste du moment. Dans cette boîte trois compartiments maculés de différentes teintes permettent de ranger tubes de peinture, petits pots de pigments et pinceaux de différentes tailles.

En 1940, cette boîte appartenait à Gabrielle, une jeune fille de 19 ans finissant ses études d’Art Décoratif à Paris. Le pays est en guerre. Pour se faire un peu d’argent, avec une amie du même cours, elles ont l’idée de se procurer des coquilles Saint-Jacques qui seront décorées pour servir de vide-poche, c’est à la mode. Leur circuit de distribution se fait par « le bouche à oreille » : pour quelques francs, elles peignent les coquillages, ainsi l’argent récolté leur sert à acheter leur matériel d’art.

Mais ça n’est pas tout ! Il y a une suite à cette anecdote et une histoire à cette valisette. Un jour, Gabrielle rentre chez elle avec sa mallette sur le porte bagage de son vélo. Elle roule dans les rues de Paris. Les Allemands sont bien là ! Elle est arrêtée. Ils l’interpellent et lui demandent ses papiers d’identité, la questionnent sur son parcours et l’interrogent avec véhémence sur sa boîte en bois. Gabrielle ne comprend pas l’allemand. Toute tremblante, elle devine qu’elle doit montrer le contenu de sa mallette. Elle la dépose sur la selle du vélo et l’ouvre. D’un seul coup, les coquilles Saint-Jacques tombent sur le trottoir, elle lâche son vélo. Apeurée, elle se précipite pour les ramasser. La voilà à genoux sur le sol. Une botte, près de son visage, écrase une coquille d’un coup sec. Le craquement la tétanise. Gabrielle est oppressée, elle ne veut pas lever la tête. Elle pleure silencieusement. Déçu de ne rien trouver d’intéressant, l’uniforme allemand s’éloigne, le bruit de ses bottes résonne. Gabrielle se relève fébrile mais soulagée, elle ramasse son barda, attache le tout sur son vélo. Elle pédale sur les pavés tout en pensant : « finalement mes coquilles auraient pu me coûter cher ! Ils ont dû me prendre pour une fofolle de peindre des coquillages ». Ses émotions passées, elle a besoin de légèreté, elle est pressée de retrouver sa famille. Sa jeunesse et son insouciance  la font  fredonner sur le chemin du retour,.

En 1965 je suis inscrite à l’école de Dessin de Saint-Brieuc, j’ai besoin d’une caissette pour mon matériel. C’est à cette occasion que Gabrielle me donne sa mallette de peinture et me raconte son histoire. Cette valisette, c’est celle de ma mère. 

Marie-Yvonne Hamet-Le Cam

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