La valise Keith Haring, d’Anne Poiré

C’est une valise que nous nous sommes offerte sur un coup de tête, pour sa dimension picturale, ses jolies couleurs et son graphisme typique d’un artiste américain, sympathique représentant de la figuration libre et du XXe siècle. Nous n’oserons jamais l’utiliser pour partir en voyage. Depuis bientôt trois ans, probablement plus, elle est restée, abandonnée dans un coin,à s’empoussiérer à l’étage : nous attendions des travaux d’aménagement qui ne démarraient pas. Vive le confinement ! Ces derniers sont terminés, et ce matin, je me dis en rangeant le désordre accumulé : « On ne va pas laisser à vie cette valise, là, en plein passage. » Je décide de la déplacer, et de la loger dans le domaine où nous nous délectons avec toiles, sculptures, objets du monde entier : notre collection. Elle complètera notre petit musée personnel,article contemporain, au milieu de notre trésor. Seulement, lorsque je l’ai saisie, une incroyable résistance m’a fait sursauter. Impossible de la soulever. Comment avions-nous pu acheter un bagage tellement lourd ? Ah, oui, pour son esthétique. Je respire profondément, m’empare sans hésiter de la poignée, bien résolue à en venir à bout. La valise n’a pas bougé d’un millimètre. Curieuse du phénomène, soudain alertée par l’étrangeté de ce qui venait de se produire, j’ai commencé à penser que, peut-être, la valise n’était pas vide.

J’ai entr’ouvert la fermeture à glissière, à peine écarté les côtés rigides, et là, stupéfaction. J’ai aussitôt pris le parti de refermer, il fallait que nous soyons ensemble, et j’ai appelé Patrick. Lui aussi avait oublié… Quand nous avons entrepris de déménager une partie de notre attirail afin de faire rénover les pièces qui viennent enfin de retrouver allure humaine, il a dû enfourner, sans trop réfléchir, mettant en sûreté chaque objet, recouvert d’un large pan de tissu, tout ce qui a pu entrer dans la malle aux trésors. Quel plaisir, ce dimanche, en (re)découvrant avec émerveillement des sculptures de tous les continents, un magnifique polyptique acquis auprès d’une Japonaise, un pectoral perlé, des pièces africaines de bois, ciselé, une coiffe d’Asie, des maisons peintes, de guingois, par une artiste française d’aujourd’hui, un tissage ramené du Vietnam, assemblé et teinté par les Hmongs,ces tribus dites minoritaires, un masque du Tibet, et des matières, des formes délicates. Réellement le nec plus ultra. Nous avions totalement perdu de vue le fait qu’ils reposaient là, ô scandale, notamment pour deux figures travaillées,d’Océanie, je l’avoue, je ne me souvenais même plus que nous avions pareil prodige.

Ô valise Keith Haring, merci d’avoir protégé en ton généreux ventre tant de magnificence, de féerie. Quelle contenance ! Cela ne s’arrêtait jamais. Nous étions suspendus aux prochaines découvertes, à déballer une à une ces inestimables splendeurs. « C’est à nous ? » Pochette surprise qui n’en finissait pas de nous subjuguer. Nous nous sommes interrogés, émus : faut-il à nouveau glisser à l’intérieur du havre coloré de ce précieux coffret d’autres Phénix, à reconsidérer, avec un contentement inimaginable dans quelques années ? Quel merveilleux miracle, tout à l’heure : comme notre distraction nous a permis de nous régaler ! Nous avons vécu un moment magique. Le voyage n’a pas été immobile, ni dans le temps, ni dans l’espace. Nous avons été transportés. Vraiment.

Anne Poiré

http://poire-guallino.eklablog.com/

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