La pipe, par Ève-Marie Bouché

Ceci est une pipe.

Cette pipe est à mon père. Était ?

C’est mon père qui n’est plus, la pipe est toujours là, intacte.

Pas besoin d’imparfait.

Ce qui est imparfait, c’est tout l’amour qu’il a fallu ranger au fond des tiroirs, parmi les objets devenus inutiles.

Elle est faite du bois dont on scelle les promesses.

Une promesse à lui-même, le jour de ma naissance.

La promesse de ne plus fumer.

Arrêter de fumer pour me voir grandir.

Les pipes au fond des tiroirs n’ont pas le pouvoir d’empêcher la maladie, elles ne conjurent pas non plus la mort.

Cette pipe en est la preuve.

Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour.

Cette pipe est une preuve d’amour.

Un amour à peine consumé, faute de temps. À six ans, je n’avais pourtant pas fini de grandir.

Un amour sans aspérité, d’une incroyable douceur, comme le bois de bruyère de cette pipe.

Gravé là, tel un présage, le mot : Terminus

Fin du voyage.

Restent les souvenirs, des souvenirs que rien n’écorne.

Et la corne élégante de la pipe, avec toutes ses nuances, du noir au crème.

On y voit clairement la trace de ses dents, comme les cœurs gravés sur les arbres continuent de témoigner des serments d’amour passés.

Les pères partent, les pipes restent.

C’est ainsi, les dés sont pipés, les belles histoires d’amour disparaissent tôt ou tard en fumée.

Ève-Marie Bouché

Une réflexion sur “La pipe, par Ève-Marie Bouché

  1. Comme je suis touchée par ce texte ! Oui, les pères s’en vont, les pipes demeurent, mais mieux encore : les mots subsistent… si on les pose, ils ne partent pas en fumée.

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