Le croquet, de Jeanne Bourcier

Elle aimait particulièrement les rubans, les boutons et les passementeries. Je la revois choisir la ganse qui terminerait une pochette, le galon qui ornerait un sac, le bouton qui fermerait un porte-monnaie, le gland qui enjoliverait un marque-page… J’aimais la voir préparer toutes les boîtes renfermant divers trésors. Je quittais mes jeux dès que je l’entendais ouvrir les couvercles des boîtes magiques, alors je me serrais contre elle et je regardais ces petites mains remuer ses richesses. Une me plaisait particulièrement, c’était le croquet ! Pourquoi ce nom ! Il était doux et amusant de faire passer entre ses doigts ce ruban de petites vagues, faites de coton un peu épais qui formait à l’infini de fines courbes : les vagues dans les vagues dans les vagues : quelle magie pour l’imagination fertile d’une petite fille et puis il se laissait manipuler plus facilement que la satinette dont les glissements sur ma peau m’agaçaient rapidement. Ce croquet blanc ou bleu marine, car je n’en ai jamais vu d’autre couleur dans sa boite à couture (et je préfère imaginer qu’il n’en n’existe pas d’autres) remplaçait souvent l’élastique qui terminait ma natte, la ficelle des jeux de ficelle, il chatouillait mon nez quand elle en ornait ma taie d’oreiller ou mon drap, il servait aussi de marque-page. Souvent alors qu’elle avait depuis longtemps refermé les boîtes à merveilles, je retrouvais un morceau de croquet inutilisable qu’elle me demandait de jeter à la poubelle mais je ne pouvais pas, alors je le glissais dans un de ces endroits que les enfants aiment à garder secrets, il était ainsi sauvé ce petit croquet. Comprenant mon amour pour ce joli croquet, elle en vint à confectionner pour mes poupées des vêtements, des draps, des chaussons ornés du fameux croquet, je m’empressais alors de les montrer fièrement à mes petites camarades en promenant mon index sur les méandres de mon ruban fétiche. Elle m’avait confectionné, pour mon accouchement, de magnifiques chemises de nuit et sur l’une d’elles avait ourlé un long décolleté avec ce croquet bleu marine qui avait fait les délices de mon enfance. C’est ce croquet qui caressa le nez et les doigts de mon bébé. Les vaguelettes cotonneuses de ce croquet continuaient donc à satisfaire la sensualité enfantine.

Aujourd’hui encore, alors que je ne suis pas, loin de là, une couturière, je garde précieusement, dans sa boîte à couture, un petit morceau de croquet, vestige de mes rêves d’enfant sage.

Jeanne Bourcier

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