La wassingue, de Marcelline Roux

« Je passe un coup de wassingue et j’arrive…» Combien de fois ai-je, enfant, entendu cette formule, véritable sésame avant de prendre la poudre d’escampette ?

Virginia Woolf s’inquiéterait de cet héritage : « Marcelline, as-tu fait taire cette fée du logis  ? Le premier devoir d’une femme qui veut écrire est de chasser cette sorcière du placard à balais! »

Rassurez-vous, je ne wassingue qu’une fois par semaine quand on douellait tous les jours. J’avoue, honteuse, avoir même abandonné la traditionnelle serpillère pour des franges multicolores, faciles à essorer, n’ayant plus à me baisser pour plonger le tissu. Bref, j’ai déniché un « système wassingue » de fainéante et j’investis l’énergie économisée dans mes cahiers.

Les femmes de chez moi passaient aussi un dernier coup de « lopette » sur l’évier après avoir fait la vaisselle. J’avoue, coupable, avoir du mal à résister à ce geste comme si je leur rendais un hommage silencieux, comme s’il fallait par ce dernier mouvement savourer le travail bien fait.

Le travail bien fait devrait être celui pour la page, le rythme, l’élan verbal plutôt que pour un évier de cuisine. Toutefois par ce rituel reproduit en conscience, je m’inscris autrement dans leur lignée : j’écris car ces femmes ont wassingué sans que personne ne les remercie, ne le remarque. J’écris pour tenter de sauver leurs heures passées en vain. Et comment ne pas écrire sur leur serpillère au champ lexical si étendu : de la toile à la duelle en passant par la since, la loque, la panosse et le torchon, il y a de quoi construire plus d’une histoire même si côté étymologie, la wassingue trouble son eau. Elle viendrait du flamand « wassen », laver, mais certains s’amusent à croire que des caisses arrivées dans le nord pendant la seconde guerre mondiale estampillées « washing » auraient été rebaptisées avec l’accent Ch’ti « oua ssingue ». Peu importe, la wassingue a depuis gagné en lettres de noblesse : l’auteur Lucien Suel a programmé un événement « Wassingue et poésie » à la Médiathèque de Roubaix et Michel Butor dans L’Emploi du temps l’utilise comme métaphore : « Je suis resté dans mon lit très tard en contemplant les haillons du ciel s’effilochant comme de vieilles wassingues ». Reste aux autrices à s’emparer de l’affaire ! J’ai fini par rencontrer un homme qui wassingue, mes ancêtres goûteront à sa juste mesure ce dernier coup de torchon qui me renvoie à ma chambre à moi pour sublimer le fameux syndrome de la wassingue.

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Marcelline ROUX

3 réflexions sur “La wassingue, de Marcelline Roux

  1. Quel délice ce e-musée de l’objet, et particulièrement ce dernier envoi. Merci merci merci Ella pour ces merveilles. Amitiés Muriel

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