Mon italienne, par Frédérique Germanaud

Cette cafetière, c’est d’abord un geste, le même, répété, immuable et parfait, de génération en génération, depuis bientôt un siècle : celui de prendre à deux mains l’objet pour le dévisser et le revisser. J’ai exactement inscrit dans mes paumes son volume, sa fraîcheur métallique, dans mes poignets les petites rotations nécessaires à la séparation puis à la réunion des deux parties.

C’est ensuite un son, celui de l’eau qui commence à frémir dans le corps inférieur et se transforme en bouillonnement. Un léger chuintement signifie que l’alchimie s’opère, l’eau passant à travers le café moulu, le transformant en breuvage. L’habitude auditive décèlera le moment exact où une subtile modification de tonalité donnera le signal : il est temps de retirer la cafetière du feu. C’est à la fois précis et mystérieux, mécanique simple et lois physiques complexes.

Le temps, l’usure – le sabi des japonais, patine des choses vieillissantes – en ont presque effacé la marque et le nom. Bialetti Moka express. Le Made in Italy a tout à fait disparu. Sa base est culottée de brun, souvenir des milliers de fois où elle fut posée sur le feu de la gazinière. Mon italienne est presque un outil de travail. Elle marque la pause dans l’écriture du matin, d’une durée idéale, suffisante pour dérouiller le corps et l’esprit, pas trop longue pour éviter la perte de concentration. Cinq minutes pour que le café passe, cinq minutes pour qu’il trouve sa température idéale, cinq minutes pour le boire, debout à la fenêtre.

Le réel nourrit la littérature. Il arrive que, dans un mouvement inverse, la fiction se transfuse dans le  monde matériel. Ma cafetière italienne fut d’abord écrite, avant que de m’avoir été offerte. Elle était l’une de ces figures récurrentes, points de repère de mes petites histoires et personnages flottants, au même titre que le chat ou le poêle à bois. Un jour, elle est passée des pages à la cuisine.  Elle a rejoint ma vie et ne m’a plus quittée.

Frédérique Germanaud  

2 réflexions sur “Mon italienne, par Frédérique Germanaud

  1. Que de beaux souvenirs vous me faites revivre là! La mienne est arrivée de Suisse en fraude cachée sous les jupes de maman. Quelle peur j’ai eue, j’avais 6 ans. Les heures à « cafioter » avec, les copines ont souvent entendu l’histoire. Merci encore!

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