Le bois de daim, par Anne & Laurent Champs-Massart

Au milieu du dernier printemps, nous marchions dans le parc de l’hôpital St Jean de Dieu — psychiatrique — qui, du moins le parc, est un lieu délicieux. De petites niches à Vierges en bordent les allées, les clairières et les chemins. Mais nous aimons surtout ces lieux car il y vit une harde de daims.

Ils évoluent, une trentaine, dans un pré très vallonné, arpentant ou bien les hauteurs, ou bien les abords du mince cours d’eau. Quand ils broutent, leurs petites queues s’agitent, et quand ils vous regardent, vous passez dans leur esprit. Dès lors, vous aurez peut-être la chance de passer dans leurs rêves…

Nous étions là, seuls avec eux, quand l’un des mâles, frottant ses bois contre le sol, en perdit un. Celui de droite. Printemps, il s’était débarrassé d’une épée, d’un bijou, d’un vestige de son passé, lui qui allait vers toujours plus de vie. Puis il se remit à brouter…

Le grillage de l’enclos n’était pas très haut. Il était tressé comme une échelle ! Le bois brillait dans l’herbe… Mais peut-être convenait-il de laisser cette dépouille dans son cycle, qu’en savait-on, peut-être les bois rejetés continuaient-ils de jouer un rôle au sein de la harde ?

Mieux valait marcher à l’hôpital. A l’accueil, on s’enquit : — d’un, de savoir qui, parmi les hommes, s’occupait des daims ; — de deux, de savoir ce que les bois des daims devenaient après leur chute, et si l’envie d’en récupérer un n’exprimait pas le dédain… Sans compter que « sois mondain et je serai ton daine » (Max Jacob ?)…

La réceptionniste baissa les yeux, dans un silence ambigu. Elle nous demanda si nous étions patients. Puis elle dit qu’elle n’était pas bien sûre, qu’elle n’avait pas réponse à tout (et il est vrai, sans doute, qu’il n’y a pas toujours de réponses aux questions posées dans les hôpitaux psychiatriques). Elle savait que les agents les récupéraient, les bois, puisque c’était la saison.

Elle sourit : — Après tout, pourquoi pas, allez-y, si vous arrivez à escalader le grillage. Mais attention, les daims peuvent charger.

La harde, à cette heure, avait choisi l’autre versant du pré, encore éclairé par le soleil. On enjamba le grillage. Le bois était là, dans l’herbe. De loin, les daims nous regardaient en agitant leurs petits fouets d’étincelles. Ils semblaient nous autoriser à emmener l’objet, à le prendre avec nous. Le bois fut dans nos mains, telle une offrande, une écriture faite os et qui savait raconter leur mystère.

Anne & Laurent Champs-Massart.

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