La betterave, de Jacques Damade

On travaille mieux sur le motif. Je gare ma vieille Polo à côté d’un tas de betteraves sur une petite route de cambrousse, c’est la nuit, et ni vu ni connu j’en embarque une. Elle pèse lourd autant que ces poids que les profs de gym s’évertuaient à nous faire lancer le plus loin possible. Humide, grasse de terre, assez moche, je la dépose sur le tapis du passager. D’ailleurs c’est elle qui me tient compagnie. Conversation, zéro, néanmoins une présence, des reflets, une odeur de labour qui se mêle à celle du chauffage, une sorte de bonhommie de racines qui en a vu des lombrics et qu’il n’est pas facile d’embobiner.

Arrivé à destination, je la mets sur le rebord de la fenêtre, nettoie mes mains terreuses et me précipite sur le Furetière pour savoir comment les gens du XVIIe siècle la considéraient. Oui, chacun ses lubies, moi ça m’intéresse de savoir comment ça se passait il y a quelques temps. J’en apprends de belle

Betterave, dans le Furetière

« Beterave : espèce de bete ou de poirée qui est semblable à la bete rouge, mais ses feuilles sont plus petites et plus rouges & sa racine fort grosse, pleine d’un suc rouge comme du sang, ayant la figure d’une rave, d’où vient qu’on lui a donné ce nom.

Un nez de betterave, se dit figurément & dans le stile burlesque pour un nez rouge, dont la rougeur est dans celui qui le porte, la marque d’un biberon, d’un homme qui aime le vin. »

Un peu surpris, je vais à biberon et je lis:

« Biberon : ivrogne qui boit avec excès. »

Depuis je regarde tout nourrisson avec défiance.

Bon, je me suis un peu éloigné de ma racine…

Je prends un crayon, une gomme et ma boîte de pastel. Me voilà à dessiner ma betterave. Ocre, marron, un peu de rouge. Une amie regarde mon dessin et me dit : « Tiens, on dirait un cœur de bœuf… » Et c’est si vrai que j’imagine un immense champ de milliers et de milliers de cœurs de bœuf qui attendent le troupeau pour y loger.

Sous Napoléon Ier, on ne manqua pas non plus d’imagination, on suivit les traces du chimiste Andreas Sigismund Marggraf (1709-1782) et la betterave acheva sa course légèrement agitée par une cuiller, au fond d’une tasse de café.

Jacques Damade

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