January, par Dominique Cornet

Dans mon enfance, dire la maison, c’était nommer la pièce à vivre, la seule durablement chauffée au long de l’année, qui servait de cuisine où ma mère officiait, et de salle à manger. Toute la vie y était concentrée. Son âme en était la grande cheminée picarde où trônait une cuisinière en fonte carrelée de faïences flammées, sous laquelle se réfugiaient de nombreux chats indifférents à la chaleur, et une petite chienne, une ratière. Au-dessus une planche horizontale – le jeu – courait sur toute la longueur, support de tout un bric-à-brac de chandeliers, lampes électriques, pots en faïence blanc et bleu rangés par taille, et d’objets qui m’étaient confisqués. Y était disposée une série d’assiettes – du moins ce qui en restait – représentant les mois de l’année. Une sorte d’almanach visuel. Il ne m’en reste qu’une: January. Elle trône encore sur la traite picarde dont j’ai hérité. Une bergère éventée, s’accrochant à un bâton trop grand, rêve : derrière elle, un corps alangui, en demi-teinte, suggère l’aspiration à quelque volupté lascive. À peine née, l’année s’arrête donc. Temps précocement suspendu. Je ne l’ai jamais connue complète cette série d’assiettes ornant le jeu de notre cheminée picarde : tout enfant déjà, ses saisons étaient clairsemées. Combien en ai-je cassé au grand dam de ma mère avec mes balles en mousse ? (J’ai toujours été maladroit.) Trois, quatre, sans doute plus. Parfois elle était indulgente, simplement triste. Parfois la taloche tombait : Ça t’apprendra…

Des Benameur que j’ai lus, j’avoue une tendresse particulière pour Laver les ombres. J’ai aussi été particulièrement sensible aux Demeurées, et peut-être plus encore à Ça t’apprendra à vivre. L’enfance, toujours. Oui, c’est mon préféré, et pourtant ce roman me met mal à l’aise. Il est écrit pour cela je crois : nous mettre mal à l’aise. Nous sommes cette petite fille et nous sommes ce père, ce frère, cette sœur, le monde gris qu’elle observe, écoute, juge. Qui la blesse, la heurte. Nous sommes cette mère faussement présente et nous sommes l’attente, la quête. Aime-moi autrement, dit la petite fille, aime-moi vraiment, regarde-moi comme je suis. Et surtout cesse de mentir. Cessez tous de mentir. Quelle étrange dualité que cet enfant toujours lové en nous, brûlant de fièvre, de solitude, et l’adulte que nous sommes devenu. Écrire ! Écrire comme une nécessité. Faux journal de la petite fille, Fausses mémoires !

J’ai froid, aussi froid que la petite bergère éventée de January.

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