Un peigne, par Nimrod

En octobre 1980, à la fin d’un séjour d’un mois au camp des réfugiés tchadiens de Kousseri, petite ville camerounaise idéalement située en face de N’Djaména, notre très regrettée capitale, sur la rive gauche du Logone, ma mère (qui vivait dans ce camp avec papa), entre autres cadeaux m’avait of­fert un « peigne monsieur », lequel m’avait d’em­­blée touché sans que j’en mesure ni la valeur ni la portée. On se coiffe le plus souvent devant un miroir, même si la chambre que j’occuperais à quelque 230 km de là, dans la ville de Bongor, n’en avait pas. Mais je possédais un miroir de poche qui ne quittait jamais ma trousse de toilette. Et quand je me coiffais, maman semblait me regarder avec douceur par-dessus mes épaules.

            Ce peigne dont le manche en plastique bleu clair figurait un poing fermé à la manière des révolutionnaires ou du Man Power était un produit de facture industrielle. Ses dents étaient formées de pointes d’acier merveilleusement polies et merveilleusement espacées, qui les rendaient aptes à démêler les mèches drues de jeune homme que j’étais alors. Plusieurs facteurs contribueront à en faire mon talisman. En me coiffant, j’étais sûr de con­templer le visage de maman — surtout le matin, quand je mouillais ma face et mes cheveux pour les réordonner par quelques coups de peigne très appliqués.

            Plusieurs raisons expliquaient mon attachement à ce peigne. Le fait que j’aie retrouvé maman et papa dans un camp de réfugiés relevait du miracle, car celui-ci était d’une densité affolante et, de plus, il s’étendait sur plus de deux kilomètres. Parmi les gens qui le peuplaient, il y avait ceux que je saluais jadis à Chagoua, le quartier de notre maison à N’Djamé­na, mais le camp avait transformé leur identité. Aussi m’évitaient-ils sans façon puis allaient leur chemin sous le coup d’une agitation et d’une indifférence inqualifiables. Quand nos yeux se croisaient, ils regardaient ailleurs comme pour changer de monde ou le zapper — moi avec. N’eût été une con­fiance bien ancrée en moi, j’aurais désespéré de ma quête. C’est bien plus tard que je compris que j’étais un « reve­nant » à leurs yeux. J’avais quitté N’Djaména, je n’avais pas attendu qu’on m’en chasse ; mon acte m’avait soustrait à leur expérience de victimes. J’en étais pourtant une — et j’étais un réfugié au même titre qu’eux —, même si ce n’était pas sur la même terre. La honte nous empêchait de partager, car ni eux ni moi avions imaginé fuir un jour notre chez nous. Nous manquait juste le courage de briser cette honte, cette frontière.

            Or, je venais de fouler la terre promise ; rencontrer les miens allait de soi. Une semaine plus tôt, j’avais quitté Sarh, capitale du Moyen-Chari, à 600 km au sud du pays. J’avais été embarqué dans une benne de soldats qui allaient au front. Leur proximité me transformait en aventurier, et cela me faisait très peur. C’était pourtant la manière la plus sûre de voyager pendant la « conjecture » — un terme qui à cette époque-là résumait tous les troubles engendrés par la guerre. Je ne pouvais couvrir une aussi longue distance en empruntant les transports commerciaux : il n’y en avait plus. Notre cortège avait mis cinq jours pour arriver à Koundoul, petit village à 20 km de N’Djaména, limite extrême du déploiement mi­litaire. C’est Paul Locktène, un jeune oncle médecin vétérinaire qui m’avait confié aux soldats — plus particulièrement à l’un d’eux, un jeune lieutenant. J’ai oublié son nom ; sa timidité à mon égard m’intimidait en retour, et les soldats lui donnaient du « mon lieutenant » à longueur des journées comme pour me décourager de connaître son nom. Leur admiration virilisait leur supérieur, lui qui ne me regardait jamais dans les yeux. Sans doute croyant bien faire, mon oncle m’avait affectueusement trahi auprès de ce gradé en me présentant comme un lycéen qui va rejoindre ses parents exilés au Cameroun, un lycéen qui en outre taquinait les muses à ses heures. Cette information s’était répandue comme un feu de brousse. Les soldats me regardaient avec des yeux pleins de lumière et de malice. Personne ne prononçait mon nom ; tous m’appelaient l’intel­lectuel. Je sursautais à ce mot, car il m’enfonçait plus bas que terre.

            J’avais dix-neuf ans. Je venais d’achever ma première — brillamment, certes, mais dans un climat d’angoisse et de dépression extrême. Et l’année 1979 avait été une année blanche. D’où mon exil à Sarh pour rattraper une scolarité en danger. Quand il s’est agi pour moi de retourner à N’Djaména, pas une seconde je n’avais imaginé devoir chercher mes parents dans un camp de réfugiés. Tous ces changements m’avaient dévasté ; je tenais encore debout parce que j’allais vers la terre promise. Je ne me doutais pas qu’elle serait plus ingrate que le désert de Moab. Et pourtant, le seul fait que j’aie retrouvé papa et maman me guérissait de mes incertitudes. Il a seulement fallu que je tombe sur Silas, un ami d’en­fance, pour le comprendre. Il s’était exclamé :

             — Oh, Nimrod ! toi ici ? Comme ta mère sera heureuse ce soir !

            J’avais rencontré Silas au débarcadère où m’avait déposé un piro­guier. Mon cœur battait à rompre, car c’était le dernier passage : je touchais enfin au but.

            J’ai embrassé Silas avec effusion, puis il a ouvert notre chemin à travers des vétivers et des roseaux qui s’adossaient aux falaises et emprisonnaient le crépuscule. On marchait vite comme pour rattraper ses derniers rayons. Ils éclairaient nos visages et, de temps en temps, nous échan­gions quelques paroles, quelques souvenirs. Il faisait déjà nuit quand nous avons abordé les tentes de mes parents. On en avait tellement traversé que j’en avais le tournis ; aussi je ne voulais ni me retourner ni refaire notre itinéraire en sens inverse. Je n’avais aucun repère ; c’eût été pure folie. Une étendue de pous­sière se gondolait en saupoudrant ces tentes amoncelées com­me des dunes, lesquelles brillaient, solitaires et enchevêtrées, à la lueur des lampes tempête. C’étaient des sortes d’abat-jour ou de lampadaires chinois fabriqués exprès pour des bivouacs sans qualité. Une constellation de lumières hésitantes renforçaient le bruit des réfugiés, leur mouvement, leur agitation. Il était étonnant que Silas y trouve son chemin. Je n’ai repris mon souffle que lorsqu’il m’a fait pénétrer sous la tente de mes parents.

            Hormis le calme stoïcien de papa, tout le monde — y compris maman — était porté par une énergie insoutenable au revenant que j’étais devenu à mes dépens. Les réfugiés n’avaient cure de la fournaise qui écrasait leurs tentes. Ils devenaient eux-mêmes des barils de poudre dès les premières heures du jour, mais ils en avaient conscience. Ils s’agitaient quand les canonnades ne reprenaient pas à partir de 14 heures. Ils se massaient à la confluence du Chari et du Logone — de même que les résidents de la presqu’île de Nguelli, en territoire tchadien. Ils se renvoyaient aux uns et aux autres ces phrases : « Que font-ils ? Pourquoi ce silence ? » Ils se répétaient, leur visage disparaissait dans la boucle de la question. Ils se dispensaient d’y répondre, mais je connaissais la réponse. La première fois que j’avais été confronté à cet étrange comportement, maman m’avait confié : « Quand ils se tapent dessus, on sait à quoi s’en tenir. Leur accalmie est sujette aux surprises qui mettent nos vies en danger. »

            Bien que logique, cette explication ne me rassurait guère. Je ne croyais pas à l’avènement de l’ultime combat — du moins, je leur imputais d’y croire, car tous espéraient la bataille qui chasserait Hissène Habré et ses combattants ; ainsi surviendrait le grand retour à la maison. Je les regardais comme des fous parce qu’ils s’ac­cro­chaient à des signes chargés de violence.

            C’est quand j’ai retraversé le Logone pour rejoindre la ville de Bongor, au sud du Tchad, à la fin du mois d’octobre, que le peigne aux dents d’acier a initié ma transformation. Il m’avait d’abord ému lorsque maman me l’avait tendu. L’objet me semblait beau ; et beau aussi le geste de maman. Cela faisait peut-être deux ans que je n’avais pas reçu un présent de cette nature. Papa et maman survivaient grâce au rationnement du Haut Conseil aux réfugiés des Na­tions Unies. Ils n’avaient plus aucune ressource. Je subsistais grâce aux aides des familles qui m’hébergeaient. Le peigne de maman imitait bien nos peignes traditionnels. Quand je l’ai reçu, je l’ai aus­sitôt passé dans mes cheveux. Il y glissait avec une souplesse extra­ordinaire. C’était comme si les mains de maman me coiffaient. Et non seulement ses mains, mais aussi la douceur de ma prime enfance. Elle refluait comme de juste. Car papa a dû prendre le relais de cette tâche dès mes quatre ans, même si je n’en ai aucun souvenir. Je la lui octroie parce qu’il m’a coiffé jusqu’à mon adolescence. Le retour impromptu de la douceur et de l’enfance suscitées par mon évocation me bouleversait beaucoup.

            Avec ce peigne, la guerre s’éloignait un tout petit peu. Pendant mon séjour au camp des réfugiés, j’ai sans cesse lutté contre la pulsion de m’en extraire. Je n’acceptais pas que les miens s’in­fli­gent une souffrance dont ils auraient pu se passer en refaisant leur vie au Sud. Et j’avais hâte de faire ma terminale pour me sortir des séquelles de la guerre. C’était très somptueux de ma part, mais l’aura du bac, en dépit de notre tragédie, influençait nos consciences — la mienne, en tout premier. Il représentait mon uni­que salut. À dire vrai, j’en avais marre, et surtout de cette putain de destinée que nous ont faite les politiciens…

            Je quittais ce camp de fous furieux pour me rendre à Bongor. Son lycée rouvrait après un an de fermeture, j’en étais heureux, car j’aurais moitié moins de chemin à parcourir pour revoir mes parents. J’accordais plus de sens à ma démarche qu’à l’attente vaine des réfugiés qui s’agglutinaient tous les après-midi à la jointure des deux fleuves. Sur leurs berges, chaque jour j’ai con­templé le visage de papa et maman. Je les absorbais grâce à une détrempe magique. À présent, ils peuplaient mon âme. Oh, comme j’avais été heureux de partager un mois durant leur vie ! Mais il était hors de question que je m’éternise. Je tenais autant à mes études qu’à mon peigne. Maman me l’avait offert pour que je pense à elle. C’était bien calculé, car je ressentais au plus profond de moi ses bienfaits. Plus tard — et même beaucoup plus tard —, par exemple, à partir de 1984, à Abidjan où j’étais allé étudier la philosophie, je ne compte pas le nombre de fois où j’ai imploré ce peigne com­me on implore les esprits. Je fermais les yeux pour me coiffer. Le visage de maman se détachait sur la ténèbre — et ma douleur et mes nostalgies s’apaisaient.

            Mon « lieu de mémoire » reposait là, dans ma trousse de toilette. Pierre Nora, le grand historien français, a inventé sa formule rien que pour moi. À l’épo­que, je ne l’associais pas à mon peigne, mais c’était tout com­me. Sa pertinence, bien que rétrospective, me convainc entièrement.

            Un matin de septembre 2004, pour la seule et unique fois, j’ou­blierai mon peigne fétiche dans la salle d’eau d’un couple d’amis à Arles. J’y avais débarqué la veille pour défendre devant les commerciaux des éditions Actes Sud mon premier récit autobiographique, Le départ. Mon devoir accompli, je m’étais rendu chez mes amis qui enseignaient désormais à Arles. Quand ils vivaient en région parisienne, on se voyait très souvent. En quittant leur salle de bain ce matin-là, je n’avais pas vu que je refermais ses portes sur mon peigne mémoriel.

            Je l’avais usé jusqu’à la corde. Deux de ses dents chancelaient ; elles glissaient maintenant sans rencontrer de résistance sur mon crâne aux cheveux courts. Cette sorte de peigne ne m’était plus nécessaire. De plus, je guérissais peu à peu de la nostalgie du pays ; même le visage de maman, je le dissociais très souvent de mes années de guerre. Aussi quand le soir Pierre-Jean m’a appelé pour me proposer de le renvoyer, je me suis surpris à lui répondre :

            — Ça ne vaut pas la peine ; garde-le ; je le reprendrai à mon prochain passage à Arles.

            Comme promis, je suis revenu à de nombreuses reprises à Arles, mais je n’ai pas revu mon ami ; je n’ai donc pas récupéré mon peigne. Bien que surprenante, ma conduite ne m’empêchait pas de penser que ce peigne s’était enfin enfoncé loin en moi dans la nuit de la mémoire. Quand je me trouvais à l’aéroport de Frankfort, de Pise ou de Tel Aviv, je ne paniquais plus à l’idée de l’avoir oublié dans une chambre d’hôtel. La salle de bain de Pierre-Jean est le seul endroit où j’aurais pu le laisser. Maman non plus ne s’en préoccupait plus.

Nimrod

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