Les cruches, par Maryse Mortier

MES CRUCHES

― Qu’est ce qu’on fait d’ça ?

J’aurais pu répondre : on vire ! Mais voilà, j’ai répondu : on garde !

Et c’est comme cela que les quatre cruches de Mémé Suzanne arrivèrent à la maison. Elle les tenait déjà de sa belle-mère Victoria, tenancière d’un bistrot ouvrier. La publicité fournissait en vaisselle bistrotière.

Pernod, imprimé sur le verre ventru et transparent accroché à l’anse de bakélite, de la plus lourde d’entre elles.

Lustucru, écrit dans un œuf entre les carreaux bleus de la célèbre marque aux œufs frais… Sur les deux: la grosse et la petite, récompense d’un achat conséquent.

― La quatrième d’un rouge grenat bien connu de tous les natifs d’avant et d’après guerre.

Elles grimpèrent,  faute d’étagère,  dans les poutres du plafond de ma cuisine.

C’était l’erreur ! Mes yeux ne virent plus que des cruches, partout, dans les brocantes, ou sur les rayons des boutiques en tous genres… Supermarchés, magasins de souvenirs !

Il leur suffisait de me taper dans l’œil, nul besoin pour cela d’une quelconque valeur.

Ainsi arrivèrent, deux tchèques de Brno, aux  anses disproportionnées, au décor approximatif, deux autres du célèbre Gibolin des Deschiens … La grande et la petite… Impossible pour moi de choisir. Une du potier de Villenauxe, puis de Salins les Bains avec ses coqs énormes, une de Carrefour à deux francs six sous, et même une grecque d’Athènes  avec ses deux hommes à poil !

Ne croyez surtout pas que tout ce petit monde cohabite sans souci, eh bien non, mes grecs refusent la proximité de mes prolos de bistrot, ils voisinent mieux avec du Moustiers ou du cuivre ancien.

Depuis quelques années  j’ai renoncé à leur séduction, mais elles se débrouillent seules en embobinant mes amies pour attirer de nouvelles congénères, car il m’arrive de temps en temps une cruche par la poste à l’occasion de mon anniversaire par exemple. Cette petite dernière rejoint ses consœurs, s’adapte ou ne s’adapte pas, comme ma petite savoyarde bleue à pois blanc de Bourg-Saint-Maurice qui me fut offerte par mon fils et qui se suicida en rompant son anse et en se fracassant sur l’évier.

Pourquoi les cruches, me direz-vous? Moi qui n’ai pas l’âme collectionneuse, j’avoue qu’à ce jour je l’ignore encore : aurais-je une soif à étancher ?

À ce jour, mes amies sont dans mon plafond comme autant de points GPS de mes voyages, de mes amours  et de mes amitiés.  Je les en bénis !

Ah ! J’allais l’oublier… Suis-je cruche !!! Celle que j’ai bien maladroitement tournée de mes petites mains.

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3 réflexions sur “Les cruches, par Maryse Mortier

  1.  » Cruches de tous les pays…  »
    On se prend à rêver d’une alliance…
    Et en fait, je ne plaisante pas : car au fond chacun sent bien ce qu’il y a désormais d’essentiel, voire de vital, à défendre comme il est fait ici ces sentiments que d’autres pourraient ringardiser alors qu’ils indiquent une possible alliance avec les objets, dont l’existence est aussi peu garantie, aujourd’hui, que la nôtre…

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